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Chroniques BD

Chronique : Rock’n’Roll Life

Textes et dialogues de Bruce Paley
Dessins de Carol Swain
Editions çà et là (2008)

Public : Adulte, amateur de romans graphiques anglo-saxon.Pour rockeurs dans l’âme

Pour les bibliothécaires : Un bon album, pas vraiment indispensable cependant. Si un bon public amateur de l’esprit rock.

American « No Way » of life

« Bruce Paley a 18 ans en 1967, l’année du Summer of Love. De la fin des années 60 à l’aube des eighties, il traverse l’Amérique de la contre-culture, de New York à Los Angeles et du hasch à l’héro... » (synospis éditeur)

Rock’n’roll life nous plonge dans les souvenirs de Bruce Paley, américain né à New York, immigré en Angleterre où il vit actuellement avec Carol Swain, illustratrice de cet album. Par un trait simple et un noir charbonneux, dans un fouillis ordonné qu’ils dressent ensemble un portrait de cette autre Amérique. Celle des rockeurs sous acide, des hallucinations, des voyages en auto-stop, des concerts ratés, du vagabondage, des petits trafics foireux entre dépression et moment de grâce. Bref, l’anti-conformisme des américains refusant la voie de la consommation de masse (hormis celle de drogues). Rock’n’roll life, donne une impression de fuite en avant, de points de non-retour constamment franchis. Pourtant, il n’y a rien de romantique là-dedans car Bruce Paley dresse un portrait sans aucune compromission. Il ne s’illusionne pas sur son passé et décrit les travers de sa propre voie. Les mots de sa dédicace donne immédiatement le ton : To Gordon and Harvey who survived, and Bob, Daphne et Howie, who diddn’t. Ces personnes seront tous de passage dans les pages qui suivront.

Malgré tout, on reste comme attaché aux folies et aux dérives dangereuses (voire suicidaires) de ce peuple d’insouciant qui em…. le monde. Ces hommes et ces femmes ne pensaient à rien, encore moins à l’avenir. Un présent pour brûler la vie, quitte à la finir trop vite. On peut ne pas être d’accord, c’est tout de même une forme de liberté. Si je l’admire ? Non pas vraiment car les résultats ne sont pas très probants, la liberté a son prix. Pourtant, je reconnais leur courage devant la résignation. Une époque où l’utopie avait sa place. Les périodes se suivent et ne ressemblent visiblement guère.

Rock n’ roll life est un témoignage sur une époque politiquement révolue. Un album qui casse les mythes et les légendes du sexe, drogue, amour et rock’n’roll. Malgré tout, même l’auteur rangé, on sent une petite pointe de nostalgie au fil de pages. Des regrets ? Non, mais des souvenirs !

A lire : la fiche album sur le site des éditions çà et là. Télécharger un extrait (pdf)
A découvrir : toujours sur le site de çà et là, l’alléchant Foodboy

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Chronique | M

d’après le film M le maudit de Fritz Lang
adaptation et dessins de Jon J. Muth
scénario de Thea Von Harbou et Fritz Lang
Editions Emmanuel Proust (collection Atmosphères)
Public : adulte et cinéphile accompli ou en devenir
Pour les bibliothécaires : une expérience graphique impressionnante, pour un public averti

Bulle cinématographique

Berlin, années 30.
Impuissant face à un tueur en série, la police harcèle la pègre. Les chefs du milieu décident alors de se faire justice eux-mêmes. Commence alors une impitoyable chasse à l’homme.

Reprendre en BD l’une des œuvres majeures de l’un des plus grands réalisateurs du 7e art, voici une entreprise à la fois passionnante et risquée. Mais après tout pourquoi pas ? Le film de Fritz Lang, tourné au début des années 30, reste d’une modernité exceptionnelle et ses thèmes résonnent encore dans le paysage politique et social d’aujourd’hui.

D’ailleurs, Jon J. Muth, lui-même grand artisan de l’essor du roman graphique américain dans les années 80, n’a pas pris de risques avec le scénario original. Il y ajoute seulement quelques passages. On ne pourra pas le lui reprocher tant l’écriture de Théa Von Harbou et de Fritz Lang explore finement les côtés obscures de l’âme humaine, pose des questionnements autour de la justice et de la morale tout en interpellant le spectateur/lecteur au plus profond de lui-même. C’est vrai, pour l’ensemble, Jon J. Muth met en image sa propre vision de l’œuvre… Oui, mais quelle vision !

Car il ne se contente pas seulement d’illustrer. Il met lui-même en scène un « roman-photo », positionnant des acteurs dans des décors réels avant  de les photographier. Ces photos sont ensuite reproduites en tableau. Cette technique « photo-réaliste » donne véritablement un ton particulier à l’ensemble. Jon J. Muth s’attache à créer des atmosphères proches de l’univers original tout en ajoutant une touche bien à lui, plus moderne et surtout plus proche du média BD. Car, même si cette technique est souvent critiquée, on lui reproche notamment de cacher le manque  de qualité de certains dessinateurs, elle permet de créer une passerelle véritable entre le 7e et le 9e art tout en conservant à chacun sa spécificité. Et puis, entre nous, l’auteur n’a plus besoin de prouver quoi que se soit depuis bien longtemps.

Au bout du compte, cette histoire monumentale est magnifiquement bien servie par cette adaptation respectueuse, splendide sur le plan de la construction et du graphisme. Un livre qui vous donnera forcément envie de découvrir ou redécouvrir une des plus belles pages de l’histoire du cinéma.

A lire : le très bon article sur ActuaBD
A découvrir : le point de vue de collègues bibliothécaires dans l’Essonne
A lire (encore) : la critique sur sceneario.com

A noter : cette chronique s’inscrit dans le challenge BD de Mr Zombi auquel IDDBD participe !

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Chronique : Swallow me whole

scénario et dessins de Nate Powell
Editions Casterman, collection Ecritures (2009)
Public : Adulte, amateur de roman graphique américain
Pour les bibliothécaires : Incontournable !
Eisner Award du Meilleur Roman Graphique 2009

Le magicien et le crapaud

Dans une ville moyenne des Etats-Unis, Ruth et Perry sont deux faux-jumeaux pré-ados en apparence bien ordinaire. Ils se rendent chaque jour dans un collège très marqué par une religion radicale, ont leurs relations et leurs habitudes. Cependant, chacun cultive un jardin secret un peu particulier : Perry voit et entend un petit sorcier qui lui demande de dessiner ses prophéties, Ruth entrepose des bocaux remplis d’insectes morts avec lesquels elle communique. Touts les deux veillent sur le secret de l’autre. Mais le temps passant ce qui apparaît comme une lubie d’enfants pourrait bien avoir des répercussions inquiétantes…

Dense et riche dans son propos, à la fois réaliste et onirique dans son graphisme, Swallow me whole fait partie de ses albums dont il est nécessaire de digérer le contenu après l’avoir lu afin de se poser les bonnes questions. Dans un premier temps, on serait facilement tenté de le comparer au très réussi Blankets de Craig Thompson : même période de la vie, même situation sociale et culturelle de l’environnement, même attrait pour un graphisme proche de l’école européenne. Cependant, il convient de s’arrêter là car Nate Powell aborde l’adolescence dans sa partie la plus obscure là ou Craig Thompson y voyait de la lumière.

Cette histoire est composée de petites touches du quotidien s’enchaînant à une vitesse vertigineuse. Autour des deux protagonistes principaux, que nous suivrons de 12 à 16/17 ans environ, gravitent toute la population habituelle : des parents aux réactions tardives, une grand-mère qui perd la tête, des professeurs à la merci des croyances locales (en particulier la prof de biologie qui se doit d’éviter les théories évolutionnistes), des amis exclus de la bulle du frère et de la sœur, des médecins… Chacun apporte sa pierre à l’édifice du récit, sa part de vérité dans le développement des deux personnages et de responsabilité dans les événements qui suivront. Malgré tout cet entourage, c’est l’absence d’écoute qui prévaut. La mère de Ruth et Perry devenant sourde au fur et à mesure de l’histoire en est une métaphore particulièrement bien réussie.

Graphiquement, c’est une réussite véritablement exceptionnelle ! Nate Powell alterne entre un dessin au trait simple et des moments de pures folies en adéquation avec son récit. Le mal-être transparaît dans des traits parfois durs et rares sont les moments d’apaisements. Seuls les délires des personnages peuvent amener à une (relative) sérénité. Cette violence sous-jacente est absolument bouleversante et entraîne le lecteur au fond des choses…

Dans cette vision radicale de l’adolescence, et au travers elle d’une certaine Amérique, Nate Powell dresse un portrait de la folie. Pour tenter de répondre à l’énigme Ruth et Perry, il explore de multiples voies, sans qu’aucunes ne soient véritablement une réponse, sans qu’aucunes ne soient totalement absurdes. Complexe et d’une incroyable richesse, Swallow me whole,  peut sans doute être considéré comme une œuvre incontournable du roman graphique américain… à condition d’y pénétrer et de résister à sa charge émotionnelle.

A lire : la critique positive de Melville sur sceneario.com
A lire : la critique négative de David Taugis sur ActuaBD
A découvrir (pour mettre tout le monde d’accord) : les premières pages sur BDGest’

A noter : cette chronique s’inscrit dans le challenge BD de Mr Zombi auquel IDDBD participe !

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Chronique : Fell T1 Snowtown

Scénario de Warren Ellis
Dessins de Ben Templesmith
Editions Delcourt, 2007. (Contrebande)
Public : Adulte, amateur de roman (très) noir et de glauque puissance 10000
Pour les bibliothécaires : Un très bon début de série. Même si c’est un tome 1, il peut se lire seul.

Justicier perdu

De l’autre côté du pont, Snowtown est un quartier-ville où la violence, la pauvreté et la folie sont vécus au quotidien. C’est ici que débarque Richard Fell, lieutenant de police. Dès son emménagement, il découvre la réalité de cette ville et se plonge lui ainsi que son lourd secret dans la partie de la plus obscure de cette zone de non-droit.

Après Transmetropolitan, nous nous plongeons encore dans l’œuvre dérangeante de Warren Ellis. Si avec Spider Jerusalem il dressait le portrait d’un journaliste déjanté et exubérant dans une ville futuriste, avec Richard Fell en revanche, nous sommes dans le portrait plus classique du flic introverti. Même si le propos est sans doute moins ambitieux, disons plus classique surtout, on retrouve la même qualité d’écriture. Les intrigues des huit histoires de ce premier volume (seul paru à ce jour en France) n’ont rien d’anecdotiques et tiennent autant aux personnages principaux qu’aux seconds rôles. Les habitants de Snowtown portent tous en eux, sur leurs visages ou leurs attitudes, une espèce de malédiction répandue dans les rues de la ville. L’univers dans lequel le lieutenant Fell évolue se situe à la frontière entre réalité et cauchemar, une ville hors du temps et de l’espace. Il y règne constamment une atmosphère oppressante grâce (ou à cause) du dessin incomparable de Ben Templesmith. Et ce choix de dessinateur est totalement judicieux, il suffit de voir son travail sur 30 jours de nuit, pour vraiment comprendre que Warren Ellis ne pouvait pas trouver mieux. Avec son dessin haché, torturé et ses choix de couleurs absorbant totalement la lumière le plongeon est immédiat.

Là encore, Warren Ellis ne ménage pas son lecteur et l’entraîne véritablement dans des histoires plus dures les unes que les autres. Je me garderais bien d’y chercher quelques explications. Cependant, chez lui il n’y a jamais d’écriture gratuite et de là à voir dans sa ville perdue une image des ghettos… je vous laisse vous faire un avis sur la question.

Fell est donc à conseiller à des âmes non-sensibles, prêtes à se plonger dans un univers riche et dérangeant. Un monde hors du temps où personne n’aimerait ne serait-ce que passer. Pourtant, comme l’écrit Richard Fell dans son journal: « 7h. C’est ici que je vis. ET vous n’êtes pas personne à mes yeux. Aucun de vous« . Une définition du héros.

A lire : l’excellente chronique de sceneario.com

A noter : cette chronique s’inscrit dans le challenge BD de Mr Zombi auquel IDDBD participe !

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Chronique : El Borbah

scénario et dessins de Charles Burns
éditions Cornélius, 2008 (première publication en 1981)
Public : Adulte et amateur de comics alternatifs américains
Pour les bibliothécaires : Indispensable pour les fonds importants, sinon préférez Blackhole

Freak story

Charles Burns a connu un succès mondial avec Black Hole, une métaphore carnassière de la jeunesse américaine. Mais plusieurs années auparavant, il avait créé un détective au look et à la gouaille bien particulière. Mais non, ce n’est pas Colombo ! El Borbah, le détective privée aux allures de catcheurs mexicains et aux réparties fleuries constitue l’une de ses premières créations.

Comme expliqué dans le petit texte à la fin de ce recueil d’histoires, c’est en regardant par hasard un match de catch à la télévision que Charles Burns dessine les premiers croquis de son personnage. Publié initialement dans le magazine Heavy Metal, El Borbah rencontre un succès rapide et trouve sa place dans la mythique revue d’avant-garde Raw dirigée par Art Spiegelman.

A mi-chemin entre Sébastien Chabal (pour le physique) et Les Tontons flingueurs (pour les dialogues). Toujours prêt à tout pour se faire un maximum d’argent frais (ou pas, mais il n’en a rien à faire tant que c’est de l’argent), El Borbah se retrouve régulièrement dans des postures complexes face à des personnages farfelues et/ou monstrueux. Bien avant Black Hole (1994), Charles Burns aimaient déjà jouer avec le glauque et la difformité. Ici, il les prend comme des métaphores de l’esprit humain, le corps devenant une représentation véritable de l’esprit. Dans El Borbah, les méchants ont l’air méchants et les imbéciles aussi ! Impression renforcée par cette déjà grande maîtrise du dessin et ces atmosphères noires et blanches reconnaissables entre 1000.

Mais tout ceci n’est qu’un prétexte, car tout comme au catch, le lecteur se retrouve au milieu d’un jeu. L’intrigue en elle-même est moins importante que les personnages ou l’univers. Charles Burns ne cherchent pas à faire briller ses talents d’auteur de polar. Il s’amuse, joue et détourne les règles. Pourquoi ? Pour le plaisir de pointer du doigt les vices de la bonne société et des bonnes mœurs avec un joli brin de cynisme, pour rire de la bêtise humaine tout simplement.

Incontestablement, on retrouve déjà les prémisses de Black Hole dans cette première œuvre majeure. Une œuvre tout à fait sympathique et haute en couleur. Originale ! Saluons encore l’extraordinaire travail des éditions Cornélius. Encore du bel ouvrage !

A lire : l’entretien de du9 avec Charles Burns
A découvrir : le blog des éditions Cornelius
A noter :
cette chronique s’inscrit dans le challenge BD de Mr Zombi auquel IDDBD participe !

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Chronique : La Nef des fous

Scénario et dessins de Turf
Éditions Delcourt, Collection Terres de légendes (1993)
7 volumes (série terminée)
Public : A partir de 14 ans. Amateur de fantasy
Pour les bibliothécaires : Pas indispensable. Même si d’une certaine qualité, série vieillissante.

Avant chronique : vous connaissez IDDBD, on vous dit un truc et le lendemain c’est le foutoir ! Comme j’ai promis à mes collègues de K.BD de pondre une chronique sur La Nef des fous au mois de septembre, je fais donc une exception dans le mois consacré à la BD américaine. Voici donc une chronique… d’une série qui ne m’a qu’à moitié convaincu en plus !

Au royaume des imbéciles…

En l’an 627, le roy Clément XVII d’Oxfols règne sur le royaume d’Eaux-folles avec l’insouciance propre aux monarques peu concernés. Heureusement, le Grand Coordinateur Ambroise veille sur le bon fonctionnement du royaume. Cependant, ce dernier convoite un peu plus que Chlorente, la fille du roi. Dans ce royaume où la folle mécanique cohabite avec les principes féodaux, les évènements vont se dérouler très vite… jusqu’à dévoiler l’incroyable vérité.

Le premier tome de La Nef des fous publié en 1993 s’inscrit complètement dans la qualité historique des premières années de la collection Terres de Légendes. A savoir des récits de fantasy plutôt originaux, devenus des références pour plusieurs d’entre eux (Garulfo, De Capes et de Crocs et surtout Légendes des contrées oubliées), agrémentés de dessins réalistes cherchant à surprendre et étonner. Bref, une bande dessinée grand public de qualité, une sorte de Poisson Pilote pour amateur de fantasy.

Et La Nef des fous respecte ces principes. Le scénario est très original, cherchant sans cesse le contrepied. Les bons mots, clins d’œil (le signe des insurgés rappelant un logo de maison d’édition bien connu, les petits monstres bleus, les robots…) et multiplications de personnages haut-en-couleur, sont légions. Turf s’amuse à rendre les méchants sympathiques et lance des pistes narratives à l’emporte-case.

Et c’est justement pour cette raison que ma lecture de La Nef des fous n’a jamais été totalement accomplie. Si plusieurs passages sont très bon, Turf multiplie un peu trop les pistes et perd en cohérence (relative vu le titre). Bref, il part souvent dans le tout et le n’importe quoi. Bien entendu, on comprend son but : nous perdre puis nous retrouver en fin de parcours. Mais au bout de la route, c’est épuisé qu’on y parvient tant on passe du coq à la rivière et de la chaudière au tonneau. Comment ça, ça n’a rien à voir ? Ben oui justement, c’est la structure narrative de Turf. Dans un univers aussi riche (car rendons à César ce qui… bref), j’aurais apprécié un peu de calme de temps à autre.

En matière de dessin, si les décors sont globalement superbes, les personnages me laissent un peu dubitatifs : expressions très caricaturales, postures des personnages rigides sur les premiers albums. Dans l’ensemble, on sent le passage du temps (ce qui a malheureusement touché pas mal d’albums de cette collection) en particulier sur les couleurs qui sont vraiment marqués début des années 90. On est loin de la qualité de couleurs d’un album d’Alim le tanneur par exemple. Mais la technique et les goûts esthétiques ne sont plus identiques.

La Nef des fous porte très bien son nom tant la folie règne dans ses pages. Toutefois, pour moi, la série a mal vieilli. On ne peut pas reprocher à Turf la recherche d’originalité mais la multiplication des pistes narratives m’a très vite lassé. Dans le même genre et la même collection, je conseillerai plutôt le très bon Horologiom.

A noter : cette chronique s’inscrit dans le challenge BD de Mr Zombi auquel IDDBD participe !

Chroniques BD, Interview

Chroniques de vacances #8 : Le Blog de Martin Singer

Bigger Than Life

Dans le monde des blogs BD, il y a ceux qui racontent leurs achats de chaussures, la vie de leur chat, leur dernière soirée, ceux qui font dans du kawaï (rien à voir avec une célèbre marque de vêtements imperméables), des mangas-camemberts ou des dessins politiques. Il y a les grands noms qui s’amusent et les petits qui cherchent à se faire découvrir. Et puis, il y a les perles, les ovnis, des blogs qui sous des couverts de normalité cachent des petits bonheurs de vachardises, de bon mots, des dessins à la finesse rare (sous réserve d’être assez ouvert pour comprendre le 6 ou 7e degré). C’est dans cette catégorie que je classerai Bigger Than Life, le blog de Martin Singer.

Il ne m’a fallu qu’une visite pour devenir vraiment fan de cet humour noir. J’ai même été parfois remué par les propos politiquement incorrects. Alcool, sexe, mysoginie,  Martin Singer rit de la vieilliesse et de la mort, fait tourner les féministes en bourrique, joue avec les valeurs morales et l’assume avec autodérision et détachement. Il est drôle, irrévérencieux comme les vrais humoristes savent l’être. Bien entendu les culs pincés auront vite fait de condamner l’espèce de folie douce émanant de ses dessins. Ils prouveront encore une fois que le regretté Pierre Desproges (le grand maître de l’humour irrévérencieux) avait raison (vous savez : « on peut rire de tout… »).

Convaincus ? Pas encore ? Alors, je vais laisser Martin Singer vous expliquer lui-même de quoi il en retourne. Ce dernier a bien voulu répondre à nos pseudo-questions pseudo-journalistiques. Et ça vaut bien toutes les chroniques écrites avec les pieds, non ?

IDDBD : Martin Singer bonjour, peux-tu te présenter ?
Martin Singer : Je suis prof dans une école d’art périscolaire de province et mon blog s’appelle Bigger than life en hommage à tous ceux qui ne rentrent pas dans les cases.

IDDBD : Alcool, sexe, déprime, misogynie, bref de belles valeurs totalement saines dans notre société où le retour à la bonne morale est au goût du jour. Peux-tu qualifier ton travail sur le blog de « mauvais goût » ?
MS : Pour faire un mot prétentieux, je dirais que je lui trouve du goût et un goût pas si mauvais que ça. Mais je m’inscris en faux: je suis pour le retour des bonnes vieilles valeurs morales ! Je milite pour des sentences qui fleurent bon la France d’antan: l’humiliation cul nu en place publique par exemple.

IDDBD : …dans la lignée des Fluide Glacial et autres Echos des Savanes ?
MS : J’aimais beaucoup Edika, son humour absurde et ses filles bien proportionnées…mais pourquoi limiter ses influences à la bd ? J’aime aussi Samuel Beckett et les Beatles.

IDDBD : Est-ce que choquer est un petit plaisir de fin gourmet ?
MS : Je ne veux pas choquer dans les dessins que je fais mais dans les sous-entendus qu’ils recèlent. C’est un réel plaisir quand j’y arrive.

IDDBD : As-tu demandé ta carte au MLF ou vraiment c’est décidé elles ne peuvent plus te sentir ? Elles ne partagent peut-être pas ton humour ?
MS : J’ai eu des commentaires agressifs de la part de certaines filles mais sans plus. Ce n’est pas qu’elles ne partagent pas mon humour, c’est qu’elles en sont dépourvues.

IDDBD : Comment les femmes de ton entourage prennent-elles tes dessins ?
MS : Je tiens à ma vie: il n’y a aucune fille dans mon entourage !

IDDBD : Déjà deux albums publiés (mais pas encore lu, désolé) et Fox, un album en publication sur le web. Dans ce dernier, tu empruntes le point de vue d’un SDF et y montre le nécessaire instinct de survie dans la rue : est-ce une BD militante ? Ou c’est simplement l’envie de montrer les choses sous un angle différent ?
MS : J’ai un copain directeur d’une structure qui aide les SDF à se loger. Quand je lui ai parlé du projet et fait lire quelques planches, il m’a encouragé à continuer car il trouvait que ça parlait des SDF d’une façon réaliste et sans fioriture, c’est tout.

IDDBD : Te considères-tu comme un auteur à la Boulet (avec un parti pris très artistique sur le blog), ou le blog c’est juste un exercice pratique d’auteur de BD ?
MS : Le blog me permet d’expérimenter au niveau graphique et il a pris de l’importance quand j’ai remarqué que de plus en plus de monde le suivait. Au départ, je l’ai fait uniquement pour promouvoir mes albums. Résultat: plein de monde suit le blog et personne n’achète mes bds.

IDDBD : Dernière petite question, traditionnelle sur IDDBD, as-tu des conseils de lectures à nous donner ?
MS : Concours de circonstances et Gondoléances de Martin Singer. (faut bien que je paye mes impôts !)

Merci beaucoup à Martin Singer pour ses réponses… et en un temps record ! Et n’oubliez pas ses bons conseils… que nous tâcherons de suivre ici.

A découvrir : Bigger Than Life, le blog de Martin Singer
A lire : Fox, LE webcomic de l’été
A découvrir : les albums de Martin Singer sur le site des éditions Warum (avec en prime une interview comme il faut)

Chroniques BD

Chronique de vacances #1 : American Splendor en deuil

L’Adieu d’un grand

J’aurais préféré commencer ces chroniques de vacances par une information plus légère mais c’est avec une très profonde tristesse que je viens d’apprendre la mort d’Harvey Pekar à l’âge de 70 ans. Ce grand, pardon, ce très très grand bonhomme du comics underground américain, auteur du génialissime American Splendor, nous laisse seul face à ce monde bourré de super-héros et de gros bills inexpressifs.

Dans les années 70, après sa rencontre avec Robert Crumb, Harvey Pekar avait décidé de raconter de son amérique en faisant ce qu’aucun autre n’avait tenté avant : parler de lui. Mais loin d’être nombrilistes, ses histoires brillantes et novatrices ont constitué une parfaite radiographie de l’amérique moyenne.
Si vous ne l’avez pas encore fait, je vous invite à lire les trop rares éditions françaises d’American Splendor et en particulier l’anthologie publiée récemment par les édtions çà et là.

Merci pour tout Mr Pekar, et une pensée pour votre famille.

Notre chronique sur Anthologie American Splendor.

Chroniques BD

Garulfo

scénario d’Alain Ayroles
dessins de Bruno Maïorana
Editions Delcourt (Terres de Légendes)
6 volumes

Cloaque Humanitaire

Il était une fois l’histoire d’une grenouille prénommée Garulfo. Exaspérée par sa modeste et fragile condition d’amphibien, il décida – car Garulfo était un mâle, les grenouilles n’étant pas les femelles des crapauds – de devenir ce qui se faisait de mieux dans la condition terrestre : un homme ! Après une rencontre avec Madame la fée (qui est soit dit en passant est autant bonne fée que la non moins fameuse Radada), le voici plongé dans la dure réalité du monde féodal et sauvage de l’humanité.

Qu’est-ce qui est bon dans Garulfo ? Et bien tout, rien que ça ! L’univers d’abord. Il se nourrit des contes de l’enfance et des adaptations de ces derniers, allant y chercher images et personnages afin de remanier le tout dans de sempiternelles galipettes scénaristiques. Ainsi, le récit prend une profondeur surprenante pour ce genre de bd, la multiplication des personnages, des références, des petits détails prenant soudainement une importance inattendue ajoute à chaque fois un peu plus de piment à une histoire à priori simple.

L’écriture ensuite, celle d’Alain Ayroles (à ne pas confondre avec François, plutôt édité chez L’Association), le papa du nom moins mythique De Capes et de Crocs. Ici aussi, on retrouve ce même plaisir des (bons) mots, des dialogues ciselés et des surprises à chaque coin de case. La douce naïveté de son personnage principal, la cruauté et l’idiotie de la race humaine fournissent sans cesse des situations décalées et logiquement humoristiques. Alain Ayroles prend un malin plaisir à décortiquer les contes et à malmener ses figures emblématiques (du pourfendeur de dragon à la princesse bimbo). Mais l’idée principale, prendre une grenouille comme héros principal d’un roman d’apprentissage, un des thèmes favoris des conteurs/auteurs depuis la nuit des temps, est déjà en soi très iconoclaste.

Et enfin, le dessin celui de Bruno Maïorana, superbe dessinateur s’amusant autant à glisser des détails qu’à créer des décors somptueux et variés. Vous vous baladerez dans les bois, les châteaux, dans l’antre d’une sorcière, vous exploserez de rire en découvrant les attitudes des personnages et serez peut-être intimidé et curieux devant des scènes grandioses. Et tout cela dans un univers graphique très cohérent.

Garulfo est, dans le bon sens littéraire du terme, une vraie farce. Entre conte et pièce de théâtre où rebondissements et situations farfelues se mêlent aux petites attaques sur les travers de l’humanité. Mais Garulfo, c’est surtout deux auteurs qui ont pris une immense plaisir à façonner leur petite histoire de grenouille découvrant les joies de l’humanité. Évidemment, ce plaisir est communicatif et se transmet au travers de la lecture des deux « livres » constituant la série (tome 1 à 2, puis de 3 à 6). Sans aucun doute, Garulfo laissera forcement une marque différente dans votre esprit. Celle d’un petit sourire et d’une espèce de nostalgie inhérente à l’univers des contes.

A lire : l’interview d’Alain Ayroles dans BD sélection
A lire : la chronique de Mo’ la fée

Attention : cette chronique s’inscrit dans le Challenge BD lancé par Mr ZOMBI et auquel participe IDDBD

Chroniques BD

Engagez-vous qui disait !

Dol (scénario et dessins de Philippe Squarzoni, Les Requins Marteaux, 2006)

En 2006, un an avant l’élection de qui-vous-savez, un pavé plus que conséquent paraissait chez Les Requins Marteaux. Son auteur avait déjà signé auparavant un diptyque remarqué (et remarquable) : Garduno en temps de paix & Zapata en temps de guerre. Partant d’un petit village mexicain, il y évoquait la mondialisation et ne se privait pas de décortiquer et de critiquer toute la sauvagerie d’un système. Si, dans une boutade dont il avait le secret, Desproges se disait artiste « dégagé« , Philippe Squarzoni se présente comme son contraire. Membre de la première heure du mouvement ATAC, il est de ces noms devenus incontournables lorsqu’on évoque une bd franco-belge militante.

Ainsi, après la mondialisation, Philippe Squarzoni s’attaque à la politique française des années Raffarin et reprend une formule déjà utilisée dans ses albums précédents. Dol est construit comme un reportage télé : multiples interviews de spécialistes face à la « caméra » (économistes, journalistes, sociologues, élus),  graphiques et images commentées, narration à la première personne, science du corrosif et de la question rhétorique. Tout cela dans un style graphique changeant, allant du montage d’images aux crayonnés les plus simples en passant par des caricatures élégantes et bien souvent efficace. Dans l’ensemble, les enchainements entre les sujets et les images sont naturels et la lecture se fait, avec concentration certes, plutôt facilement. Tout cela avec un seul souci : expliquer le plus clairement possible les éléments d’une politique complexe.

Cette façon d’utiliser la BD, comme support de démonstration d’idées politiques, la plonge dans un champ relativement nouveau. Bien entendu, la BD n’a pas attendue Philippe Squarzoni pour s’engager, beaucoup de grandes BD sont nés dans les pages de la presse quotidienne, mais Dol est véritablement un essai politique déguisé en bande dessiné… Je dirais même plus, une bande dessiné déguisé en essai politique. Ici, l’auteur utilise les règles narratives de la BD au profit de sa démonstration. Rythme des cases, gestion des effets,  les interviewés se succèdent face à la caméra et l’histoire se met en place… comme une œuvre de fiction ! Oui mais voilà, on parle politique et le narrateur nous le rappelle. Peu à peu, le message passe… Place au débat !

La politique étant une chose trop sérieuse pour être confiée à des blogueurs BD, le rôle d’IDDBD n’est pas d’analyser ce contenu. Ni même de dire si telle ou telle démonstration est fausse ou biaisé. Le point de vue est clair, chacun son opinion… L’intérêt de cet album est aussi dans sa forme. Cependant, Philippe Squarzoni pose avec une extrême rigueur, un humour juste et un talent certain de vraies questions et force le lecteur à la réflexion. Clairement, Dol n’est pas une bande dessinée faite pour se vider la tête, mais plutôt pour la remplir… C’est une définition assez juste d’un bon livre, non ?

A lire aussi : Garduno… et Zapata… (site des Requins Marteaux)
A découvrir : la fiche album et une interview de Philippe Squarzoni (toujours chez les Requins)

Attention : cette chronique s’inscrit dans le Challenge BD lancé par Mr ZOMBI et auquel participe IDDBD

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