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Mini-chronique | Le temps des siestes (Beaulieu)

Une mèche brune tombe sur ses yeux. Elle nous regarde, belle et troublante. Vêtue d’un manteau d’hiver, son silence nous parle. Elle semble avoir des choses à raconter, des secrets à révéler. Cette pin-up sage résume assez bien l’esprit du Temps des Siestes, recueil de dessins de Jimmy Beaulieu.

Directement issus des nombreux carnets de l’auteur, ces dessins sont une parade de jeunes femmes dénudées. Elles sont belles et coquines ces femmes aux rondeurs non photoshopés ! En positions suggestives bien souvent entre femmes ou dans des attitudes du quotidien, ces jolies créatures de papier possèdent un grand pouvoir érotique.  Car ici, la présence de l’homme est rare. Comme un message de la part de ce dessinateur : beauté est un mot féminin.

Ce recueil constitue un vrai voyage graphique dans l’univers de Jimmy Beaulieu. En variant ses techniques, ses cadrages ou ses sujets – ces femmes sont rarement identiques -, ils démontrent toutes ses qualités de dessinateur. Exercice de style, le recueil d’illustration permet de découvrir les auteurs de bandes dessinées sans le poids, parfois lourd, de l’histoire. Quoi que… Seules des légendes viennent troubler le silence des illustrations. Constituées de quelques mots, parfois de simples phrases ou de textes plus longs, elles entrent en écho avec les portraits de ses femmes et forment finalement une sorte de récit, un lien inconscient entre le lecteur et l’artiste, une pérégrination anodine ou le plaisir est d’apprécier le dessin pour lui-même. Un petit bonheur de fin gourmet ouvert à toutes les interprétations.

Comme il l’explique lui-même dans son introduction, Jimmy Beaulieu voit dans ses carnets l’essence même de son travail d’artiste. Ses albums deviennent des éléments connexes. En relisant Le temps des siestes et Comédie sentimentale pornographique, on sent que ces deux livres se répondent. Quand le personnage principal de Comédie Sentimentale pornographique évoque ses carnets de dessins, il apparaît même un lien extrêmement troublant.

Avec le Temps des siestes, Jimmy Beaulieu nous offre une œuvre simple et riche où désir et érotisme sont les maîtres-mots. On retrouve surtout le plaisir de l’évocation de la sensualité loin des clichés de la pornographie. Un très joli livre.

Je remercie les impressions nouvelles pour ce partenariat.

A découvrir : la fiche album sur le site des Impressions nouvelles (ou vous pourrez lire les premières pages)
A lire :
la chronique de Mo’ (qui a toujours un temps d’avance sur moi en ce moment ^^ )

Le temps des siestes
Textes et dessins : Jimmy Beaulieu
Éditions : Les Impressions nouvelles, 2012 (17,50€)

Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : un très beau recueil de dessins. Genre pas assez représenté dans nos collections à mon goût.

Chroniques BD, Recommandé par IDDBD

Chronique | Supplément d’âme (Kokor)

Il est anonyme dans la masse, petit homme rondouillard, chapeau mou et petite valise, marchant dans les rues de Dublin. A première vue, on ne dirait pas qu’il vient de trouver une solution aux problèmes de ce monde. Un hasard, un message sur internet, une chaîne universelle qui grandit, des oiseaux sculptés qui envahissent les édifices, la girafe Sophie et surtout cette question qui résonne partout : qui a sauvé le monde ?

Les belles âmes

Supplément d’âme, dernier né du talentueux Kokor, auteur pour lequel nous ne cachons pas notre admiration, est une œuvre chorale. On commence par entendre la voix de notre héros anonyme, narrateur de cette histoire. Puis s’ajoute celle de Willie, une jolie artiste irlandaise et enfin, arrive Camille Desmoulins, un français venu travailler dans une grande firme internationale, divorcé. Trois voix – et voies – qui semblent bien distinctes au départ. Rien ne semble les lier.

 

Et pourtant, comme à son habitude, Kokor joue avec son scénario et son lecteur dans des pistes qui se croisent, où les éléments s’additionnent et s’enrichissent pour constituer au final une seule histoire. Supplément d’âme est un album construit comme cette fameuse solution pour sauver le monde. C’est une histoire multiple devenant unique, une cacophonie scénaristique se transformant par la magie de la bande dessinée en une fable humaniste. Cet album est une auberge espagnole… et irlandaise.

Il s’agit peut-être de sa plus grande faiblesse. C’est le pendant de la grande liberté de ton de Kokor. Plus que d’autres, il travaille souvent sur la corde d’une réalité contrariée, différente, jouant sur les interprétations. Evidemment, le lecteur apporte sa propre besace émotionnelle et Supplément d’âme aura des ressenties très différents selon le lecteur. Ainsi, de mon point de vue, cette histoire résonne d’une façon particulière mais certains d’entre vous resteront à la porte. Trop de symboliques, peu d’explications et un univers qui, par la force de choses, dérangera les plus cartésiens d’entre nous.

Insoutenable légèreté

Mais assurément, Kokor ne peut renier cet album. Il porte sa marque. On retrouve les éléments qui ont fait de Balade Balade ou des Voyages du Docteur Gulliver des albums à part dans le paysage de la BD. Cet auteur distribue de la légèreté avec délice. Et même dans les instants difficiles, il y a un éclat dans les yeux des personnages, une parole, une situation permettant de voir le bon côté de la vie. Quand les êtres courent après le temps, la solitude ou l’abandon permettent de réfléchir sur soi-même, de prendre ce temps qui manque, de penser au détail. Car dans cet univers, le moindre élément peut prendre une grande importance. Je ne dévoilerai rien de l’intrigue mais notre personnage solitaire est finalement bien entouré. Et je ne parle même pas de Willie et Camille

Dans cet esprit, Kokor écrit une histoire où l’insouciance traverse constamment les planches. Alternant moments de silences contemplatifs, dialogues surréalistes et réflexions sur notre rapport aux autres, Supplément d’âme en devient une sorte de fable universelle qui la rapproche un peu des œuvres de poètes comme Prévert, Tati ou Sempé. Si l’histoire se passe à Dublin, elle aurait pu se dérouler au Havre, Copenhague, Kyoto ou Johannesburg. Peu importe le lieu car la mise en scène, le côté clownesque des personnages, leur regard amusé sur les événements, le rire, l’esprit, tout est là pour raconter cette belle histoire. Nous n’avons plus qu’à nous laisser porter par un graphisme somptueux. J’ai lu beaucoup d’album de cet auteur et pourtant, j’ai été particulièrement surpris par ses planches. Non seulement, il livre un travail technique varié (classique, figuratifs, croquis) mais il multiplie les lieux (mer, ville, atelier, gratte-ciel, bureau, rue…) tout en créant des atmosphères très disparates par son travail sur la couleur. Depuis Les Voyages du Dr Gulliver, je reste particulièrement amateur de ses bleus. Et justement cette couleur, c’est le ciel et la mer, la liberté, le rêve… Assis face à l’océan, le personnage principal se noie dans l’azur en devenant homme-oiseau (selon Willie) ou homme-poisson (selon Camille) et nous emporte tous, lecteurs et personnages, avec lui.

En finissant cette chronique, je jette un œil aux paragraphes précédents. Encore une fois, je me laisse emporter par l’enthousiasme… mais quel bel album ! Kokor aime les fables humanistes, aime nous faire voyager dans son univers où même les choses graves ne le sont pas vraiment. Émouvant cet album est une grande réussite. Graphiquement, on joue ici dans la cour des très grands. En espérant que grâce à cette œuvre, Kokor son auteur gagne enfin la reconnaissance publique qu’il mérite depuis longtemps. En tout cas, on vous recommande ce Supplément d’âme !

A lire : la chronique de Mo’ et celle de Paka
A voir : la fiche album sur le site de Futuropolis

Supplément d’âme (one-shot)
Scénario et dessins : Alain Kokor
Éditions : Futuropolis, 2012 (19€)

Public : Ado-adulte
Pour les bibliothécaires : L’une de ses oeuvres les plus accessibles. Digne d’une bonne bédéthèque !

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Chronique | Le Sommet des dieux (Taniguchi & Baku)

Dans une petite boutique népalaise, Fukamachi tombe sur un appareil photo qui pourrait bien être celui de George Mallory, le célèbre alpiniste qui fut le premier à essayer de vaincre l’Everest. Mallory disparût avec Andrew Irvine, lors de cette ascension en 1924, sans que l’on puisse savoir s’ils sont parvenus au sommet. Et si c’était seulement lors du chemin du retour qu’ils avaient eu cet accident fatal? (synospis BD Gest’)

Retour aux origines

Séquence nostalgie. Le sommet des dieux fut l’une de mes premières lectures de manga. C’est dire si ça commence un peu à dater ! A l’époque, les bibliothécaires se demandaient encore si ces drôles de BD, écrites à l’envers, avaient leur place dans leurs rayonnages. Où devaient-on poser ces fichus code-barres d’ailleurs ! Nous avions perdu nos repères, c’était terrible ! Oh, ça va, on ne se moque pas, hein ! C’est facile avec le recul.

Mais heureusement, Jirô Taniguchi était là pour nous rassurer. Le sommet des dieux avait tout pour apaiser les défenseurs de la BD franco-belge que nous étions. Un trait plus proche de nos habitudes et loin de nos idées reçues : pas de petites culottes volantes ni de violences gratuites, aucuns grands yeux ni personnages stéréotypés… Heureusement avec de la curiosité et du temps, nous avons appris à apprécier la bd asiatique dans toutes ses qualités.

Je remercie mes petits camarades de KBD pour cette occasion de me replonger dans cette série. Pour la petite histoire, Le Sommet des dieux est d’abord un plaisir personnel de Jirô Taniguchi. En effet, ce dernier rêvait d’adapter en manga le roman éponyme de Yumemakura Baku, véritable best-seller au Japon. Ce récit à tout pour plaire : quête identitaire du héros, mystères historiques, figure héroïque – voire mystique – en quête d’absolu et enfin, ce rapport, très japonais, entre l’homme et la nature.

Au-delà du sommet

Encore fallait-il que Taniguchi réussisse son adaptation ! A l’époque, avec la morgue du débutant pensant tout connaître parce qu’il a lu 3 mangas (dont le fantastique Quartier Lointain), je doutais de sa capacité à traiter un récit de sport à cause de son graphisme et de sa façon très personnelle de raconter ses histoires. Mais si Le Sommet des dieux parle d’alpinisme, il raconte surtout, à travers les souvenirs de Fukumaru, l’histoire et la quête de Habu, espèce de génie (des alpages) associable et attachant. D’ailleurs, avec le recul, si l’alpinisme avait été l’unique sujet, je n’aurais sans doute pas été au bout des 5 longs tomes. Mais voilà, qui d’autre que Taniguchi pouvait raconter avec une telle maîtrise cette espèce d’aventure intérieure, cette absolue nécessité d’aller plus haut – au sens propre comme au figuré – de se dépasser ? Doué pour décrire les émotions de ses personnages, j’ai découvert avec Le Sommet des dieux un auteur capable de dessiner les grands espaces, les vides profonds et les horizons lointains avec une qualité remarquable. Il se place ainsi dans la lignée des artistes japonais qui ont fait de l’utilisation de l’espace une marque de fabrique. De plus, par un souci extrême du détail, il évite non seulement l’écueil de la lourdeur d’une partie non négligeable des dessinateurs réalistes franco-belges mais surtout nous emmène dans les plus grands massifs du monde tant en montrant l’homme dans toute sa petitesse face à la montagne.

Mais ce manga n’est pas uniquement une suite de vastes planches de paysages montagneux, il est aussi un manga d’action. Habu, Fukumura et tous les autres subissent les joies et les peurs de l’alpinisme : chutes, avalanches et j’en passe pour ne rien dévoiler. Le réalisme extrême rend très fort les instants de tension et Le Sommet des dieux promet son lot de rebondissements. Là encore, le dessin s’adapte. Taniguchi change son rythme en rétrécissant les cases ou en ajoutant des gros plans, bref en accélérant la narration. Résultat, l’histoire ne souffre pas de grands ralentissements et les non-initiés (comme moi) trouveront un vrai plaisir à suivre les aventures de ces alpinistes. Pour les pro-montagnes, c’est le plaisir absolu !

Avec Le Sommet des dieux, Jirô Taniguchi a réussi le pari d’adapter un roman à succès japonais. Prouvant sa très grande technique, il offre au public une œuvre à la fois dynamique et profonde, tenant en haleine sur plusieurs centaines de planches. L’une des œuvres majeures de l’un des auteurs « passerelles » entre les sphères asiatiques et européennes. A lire absolument.

Le Sommet des dieux (5 volumes, série terminée)
d’après le roman de Yumemakura Baku
adaptations et dessins de Jirô Taniguchi
Éditions : Kana, 2004

Public : Ado-adulte
Pour les bibliothécaires : Incontournable dans la bibliographie de Jirô Taniguchi.

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Mini-chronique | Les sentinelles de l’imaginaire T3 (Jouvert & Kristo)

Retour à Townsville avec Nathanaël, agent du CEC, dont la mission est de rétablir l’ordre dans cette ville du futur. Mais le peut-il vraiment ? L’arrivé d’un nouveau personnage et la lutte des deux entités autrefois amies ouvrent de nouvelles perspectives…

En février dernier, j’ai chroniqué les deux premiers épisodes d’un comic book français créé par Kristophe Bauer et Jan Jouvert. Vous qui suivez IDDBD depuis un certain temps connaissez mon amour incommensurable pour les super-héros. Bref, ce n’était pas gagné d’avance. Et pourtant, avec une certaine surprise, je me suis accroché à cette histoire.

Faisant appel à de multiples références du genre, prenant parfois des airs « Alan Mooriens » de Watchmen, cet univers futuriste emporte. Dans ce nouvel épisode, après un flashback posant les bases de l’histoire, nous revenons dans le « présent ». Les auteurs en profitent pour injecter un nouveau personnage : Rose Darling, une femme flic coriace qui présente la caractéristique d’être là au mauvais moment. De quoi faire basculer sa vie et donner un élan à ce troisième opus. Elle apporte surtout son regard et une autre dimension à l’univers. On découvre un peu plus les différences entre la Townsville moderne et la Townsville Vintage, lieu de pauvreté et forcément de délinquance… voire de révolte.

Sans relire les deux premiers volumes, j’ai retrouvé rapidement mes repères. Signe que sous un apparent chaos, ce scénario est parfaitement en place. Le puzzle s’imbrique peu à peu, les événements s’enchainant avec du rythme. Un petit bémol cependant. Parfois, je trouve que quelques cartouches de textes sont superflus. Le dessin gagnant en précision et s’affinant de plus en plus au fil de l’histoire, la voix off pourrait disparaître dans certaines situations sans pour autant gêner la lecture. Mais là, je chipote car globalement, sur les plans graphiques et narratifs, on sent que les auteurs trouvent leurs marques et s’amusent avec leur publication.

Bref, cette mini-chronique pour vous dire que ça continue dans ce même élan positif. On a envie de connaître la suite car comme leurs collègues américains, Jan Jouvert et Kristophe Bauer ont l’art de laisser les situations en suspens… Grrrrrr !

Merci à eux pour l’envoi de ce 3e volume (et la citation en 4e de couv’, c’est le début de la célébrité !). Bonne continuation et rendez vous sur le site des Sentinelles de l’imaginaire.

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Mini-Chronique | C’est triste T.1 (Fleury)

Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais un vrai héros et que je maitrisais les malfaiteurs avec une facilité déconcertante. Je me suis réveillé, je suis Frédéric Fleury et j’ai rendez-vous à 11h à l’ANPE… (Frédéric Fleury, C’est Triste T.1)

Sur un simple fond gris vert, un petit homme se tient seul, droit au milieu de la couverture. On aperçoit sous les pieds de ce bonhomme abandonnée un nom et un titre : c’est triste. Rien de plus, hormis l’envie inconsidérée de se lancer dans une analyse faussement philosophique, et forcément farfelue, de cette couverture. Rien sinon la sensation qu’en ouvrant cet album, on pourrait par le plus grand des hasards se retrouver en face d’un album original… ou d’un truc sans intérêt.

A l’image de sa couverture, C’est Triste est un album d’une extrême simplicité. Une composition réduite au minimum avec des micro-histoires tenant dans un format de 2, 3 voire 4 cases maximum. Enfin des cases… des phases plutôt. Ne cherchez pas de cases au sens classique du terme, il n’y en a pas. Ainsi, Frédéric Fleury s’inscrit dans la grande tradition – à laquelle je suis sensible – du comic strip. Mais peut-on vraiment parler d’histoires ? Non, plutôt une succession de pensées d’un homme moderne face à sa réalité. Frédéric Fleury n’est pas un poète mais plutôt un doux rêveur possédant une capacité d’autodérision et surtout une vision enfantine des événements qui s’avèrent être un puissant remède contre le désenchantement et une grande force pour écrire ses histoires.

Car, malgré (ou grâce à) son titre, cet album est une succession de bons mots à l’humour décalé, non pas ravageur mais prêtant à sourire et à réfléchir. Il a l’effet d’une bonne citation. Dans un premier temps, elle vous fait rire, puis vous invite à vous pencher sur vos propres petites contradictions. A travers le dessin simplissime de ces strips faisant écho au côté enfantin du propos, Frédéric Fleury mène son petit univers personnel dessiné entre souvenirs, situations et anecdotes sans pour autant le rendre nombriliste. Au contraire, son humour, parfois noir parfois léger, laisse toute part à la liberté de son lecteur. Il n’emprisonne pas. A la fin du premier volume, le second s’offre à vous avec un certain bonheur. En attendant le 3e.

En conclusion, vous avez envie de lire un album léger sans avoir l’impression d’être pris pour un imbécile ? Lisez C’est Triste. C’est intelligemment simple et simplement intelligent… et drôle !

Pour finir, je ne résiste pas à cette phrase : En arrivant au lycée j’étais rappeur. MC Solaar a sorti son premier disque. Je me suis mis au rock indépendant… Oups, je viens de perdre deux lecteurs fans de MC Solaar…

A voir : la fiche auteur sur le site de L’employé du moi
A lire : la chronique de Benzine Magazine

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Chronique | Le commun des mortels (Kokor)

Petite information : Pour une fois, pas de synthèse KBD ce week-end. Ça me permet de vous proposer une chronique écrite depuis un temps certain mais dont la mise en page a été plus que compliqué. Rassurez-vous, KBD reviendra lundi ou mardi. Alors ce dimanche, c’est un rendez-vous avec Kokor !

La digue du nord est un restaurant abandonné au milieu d’une étendue herbeuse. Rien à l’horizon sinon du vent et une camionnette orange. A l’intérieur, Factotum Ladislas Quint (Qu’un ? Oui, mais le bon) entrepreneur en bâtiment chargé de la rénovation de l’hôtel. A son arrivée, il trouve Gus McKolette, un barman. Tous les deux ont été engagés par téléphone par un mystérieux propriétaire. Ils ont 1 mois pile avant l’inauguration. Ce jour-là, ils découvriront l’identité de leur énigmatique patron.

L’ouverture d’un livre de Kokor est comme une loterie. Parfois, le lecteur se retrouve un peu seul au milieu des pages, abandonné dans un univers impénétrable où rien ne résonne vraiment pour lui. Mais, quand la porte s’ouvre, quand par bonheur l’univers peint par Kokor se dévoile sous vos yeux et que vous y pénétrer sans peine, alors vous trouvez de véritables petits bonheurs de lecture. Ce n’est pas que son travail soit inconstant. Il est surtout d’une originalité propre qui le fait prendre naturellement vers des sentiers parallèles. Un peu en dehors de toutes modes ou tous courants de la BD, Kokor a son propre univers. Il suffit de regarder son graphisme pour le comprendre. A qui fait-il penser ? Personne ou si peu. Aujourd’hui si tant de jeunes auteurs sont parfois influencés par leurs aînées – combien, et même des très bons, sont clairement influencés par le traits de SfarKokor n’a pas de filiations évidentes.

Mais plus que son graphisme, il possède une façon bien particulière de raconter ses histoires, de faire dialoguer ses personnages. A l’image du Commun des mortels, il est capable de se faire côtoyer réalisme et onirisme dans un équilibre subtil. Dans cet hôtel oublié qui n’est pas sans rappeler un peu celui de Bagdad Café se joue un drôle de jeu s’éclairant à la toute fin de l’album… Et encore, la fantaisie déroutante de Kokor n’est jamais très loin. Les dernières images sont un hymne à la liberté avec dans un coin, toujours une mouette au loin dans un ciel bleu d’azur. Là encore, une marque de fabrique. L’esprit s’envole, le voyage commence.

Mais comme je vous le disais plus haut, il est parfois difficile d’entrer dans ce monde très personnel. Et pour cet album, ce fut plus  difficile que prévu. En fait, je l’ai commencé plusieurs fois sans dépasser les 5 ou 6 premières planches. Pour tout vous dire, je l’ai en ma possession depuis 2007… Oui parfois, il faut patienter pour profiter d’un livre. Quand on vous dit qu’il y a des moments pour profiter d’un livre ! Mais voilà, un soir, j’ai passé l’obstacle.

A ma décharge, l’atmosphère du Commun des Mortels est particulièrement oppressante. Pourtant, il n’y a pas d’agressivité, pas de morts, pas même une quelconque terreur. Nous sommes loin de l’ambiance d’un Ben Templesmith. Mais, malgré une introduction purement graphique qui laisse au lecteur de temps d’entrer dans ce monde, les premiers dialogues sonnent comme si un danger imminent allait advenir. Il ne nous reste plus qu’à attendre… Mais quoi ? Toutes ces questions en suspens sont le moteur de ce récit. Des réponses ? Elles sont à chercher dans les détails, dans le jeu subtil entre dialogues, dessins, couleurs et surtout dans la relation réussie entre les deux personnages… et même l’hôtel, ce troisième protagoniste qui semble posséder une vie propre. Mais Gus McKolette et Factotum Ladislas Quint ont tout pour réussir un bon couple de fiction : le petit gros et le grand maigre, l’excité et le flegmatique, le dur et le mou… On a déjà vu ça chez des comiques et des hommes politiques ! Mais, il convient de ne jamais se fier aux apparences avec cet auteur. Mais là, il est inutile d’en dire plus sinon que comme l’indique le titre, l’humain est au milieu de toute cette histoire, au milieu de toutes les œuvres de Kokor d’ailleurs.

Pour en revenir à la couleur – désolé je suis désordonné aujourd’hui – ces dernières sont particulièrement réussies. Elles apportent un réel plus au dessin de Kokor et sont bien plus qu’un élément graphique dans cette histoire. Je n’ai pas dis que je me taisais plus haut ? Bref, il utilise toute la palette offerte par la bande dessinée pour nous raconter son histoire.

Vous vous dites qu’encore une fois, je suis dithyrambique sur cet auteur. Et pourtant, j’en sors moins enthousiasme que d’habitude. Je n’ai pas beaucoup d’explications à vous donner. Cela rejoint un peu ce que j’écrivais en début de chronique. Kokor joue un jeu subtil auquel il faut accrocher. Sur Le Commun des mortels, j’ai trouvé que l’on tombait parfois dans une certaine monotonie, voulue par l’auteur certes, mais qui peut parfois paraître un peu longuette. Cependant, le travail est très fluide et une fois passé les premiers moments, le lecteur peut aisément se laisser porter jusqu’au bout. Avec 62 planches, le livre est également plus court que d’autres productions. Sur 120 ou 140 planches avec aussi peu de ruptures pour relancer la machine, je crois que j’aurais lâché rapidement. Là, ça reste acceptable. Après l’histoire n’a pas non plus la part de folie douce d’une œuvre comme Balade, Balade (qui reste pour moi sa plus grande réussite) ou le côté onirque des Voyages de Gulliver. Je suis moins emmené par ce genre de récit. Toutes mes remarques sont bien personnelles mais il faut vraiment prendre en compte le côté résonnance intime dans la lecture d’un livre de Kokor. Aimer ou pas, c’est toujours notre propos. Mais dans ce cas ce critère est essentiel, bien plus que pour un auteur prêt à prendre moins de risques.

Le Commun des mortels se situe dans la grande tradition des œuvres de Kokor. Toujours en équilibre entre rêve et réalité, on peut tout à fait être désarçonné par ce Bagdad Café de la bande dessinée. Maîtrisé comme souvent avec le travail de cet auteur, ce livre manque parfois un peu de rythme mais si les premières pages sont un peu difficile, la suite s’avère plutôt fluide. Que vous aimiez ou pas, Kokor ne risque pas de vous laisser indifférent. Au milieu de ce café, c’est bien l’humanité la plus importante.

A lire : la chronique de Mo’

Le Commun des mortels (one-shot)
Scénario et dessins : Kokor
Éditions : Vents d’Ouest, 2004 (13€)
Collection : Equinoxe

Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : peut-être pas le plus essentiel des livres de Kokor.

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Chronique | Sexe, amour et déconfiture (Tarrin)

… où l’on découvre les événements érotico-amoureux (et surtout foireux) d’un lémurien et de son groupe d’amis, trentenaires et urbains évidemment…

En 2008, Fabrice Tarrin connaît le succès public avec Le Journal d’un Lémurien, forme papier du Tarrinblog ouvert depuis 2006. Dans ce dernier, il se représente sous la forme de ce petit primate sympathique et puise l’inspiration dans sa vie personnelle, ses souvenirs et sa vie amoureuse (tumultueuse déjà).

Pourtant, à la différence de Laurel, Margaux Mottin ou Pénélope Bagieu – j’exclus Boulet de cette liste car il dessinait déjà des séries avant bouletcorp Fabrice Tarrin n’est pas tout à fait issu de la génération blog. En effet, en 1991, il participe à l’atelier Nawak et fonde l’atelier des Vosges. Pour celles et ceux qui ne connaîtrait pas, disons simplement que les cofondateurs s’appellent Emmanuel Guibert, Joann Sfar, Emile Bravo… En fait, c’est l’un de lieu de création mythique de la Nouvelle BD dont on a tant parlé à la fin des années 90. A l’époque, Fabrice Tarrin est jeune mais il est présent dans le petit monde de la BD. Depuis, il a travaillé avec Tronchet ou, pour une reprise de Spirou, avec Yann. Des auteurs qu’on ne peut pas vraiment classer dans la Nouvelle BD ni dans la blog génération, celle des auteurs nés avec une souris et une tablette graphique.

Alors entre les deux Fabrice Tarrin ? Oui et non. Non car son travail sur cet album est véritablement marqué par la génération web : histoires courtes, dynamiques, pas ou peu de cases, composition minimaliste. Oui car on sent l’influence de ses glorieux aînés. Il est un grand fan du travail de Franquin (sur Spirou notamment). Son dessin, sans arriver au niveau de détails du maître, est très précis. Les décors, et en particulier les scènes extérieures sont particulièrement réussis. Cela lui permet de gérer ses personnages anthropomorphiques avec une réelle liberté. On y croit parce que tout n’est pas dans la caricature. Bref, l’esprit ligne claire hérité d’Hergé mais surtout de la BD belge des années 70-80 (les auteurs Dupuis surtout).

Sorti du constat des influences, on passe au contenu de ce livre intitulé sobrement Sexe, Amour et déconfiture… Tout est dans le titre. Ça parle de sexe évidemment mais pas seulement. Notre héros recherche l’âme sœur, les bons et les mauvais coups… du sort. Pour raconter tout ça, il garde une formule qui marche et s’inspire de ces expériences personnelles et de celles de ses amis, d’ailleurs la première planche est un remerciement général.

Ensuite, faut-il chercher un propos plus tenu ? Pas vraiment et l’idée n’est pas là. Sexe, amour et déconfiture est totalement dépourvu de profondeur. Ici, nous sommes dans de l’humour simple et direct. C’est un choix honorable, le seul but de ce livre étant de faire rire. Malheureusement, Fabrice Tarrin n’évite pas toujours les clichés du genre et du thème : le copain dominé par sa femme, la pimbêche, celle qui refile des trucs pas clairs, la mytho, le mauvais plan internet… Bon, pas de grandes surprises… mais on sourit et le but est atteint. Honnêtement, je n’ai pas franchement éclaté de rire comme j’ai pu le faire parfois avec Boulet par exemple. Mais cet album est plaisant, se lit très vite. De là à dire qu’il est passionnant. Non, pas vraiment. Nous ne sommes pas devant un monument de l’humour.

Pourtant, j’ai une pointe de regret en fermant ce livre. Malgré le sujet, nous restons dans un politiquement correct où l’autodérision ne dérangera personne. C’est gentil, parfois mignon mais jamais vraiment cruel. Et pourtant, ce sujet est propice à de belles situations ! Personnellement, les choses qui me font rire, de l’absurdité acide d’un Plageman à la poésie d’un Macanudo de Liniers en passant bien entendu par le Franquin morbide des Idées Noires ou le Franquin artiste de la blague dans Gaston, sont vraiment éloignées de cette forme d’humour. Et puis, il y a toujours ce côté agaçant du trentenaire célibataire urbain etc… A croire que cette génération d’auteurs a dû mal à sortir de ces histoires.

Pour conclure, Sexe, amour et déconfiture est un album pour faire rire dans les chaumières. Même si le sujet ne s’y prête guère, nous sommes ici dans un style d’humour familial. Ça ne vous rendra pas plus intelligent, ça vous confortera dans vos idées reçues mais ça ne fait de mal à personnes. Bref, (tiens d’ailleurs ça me fait penser à la série – que j’adore d’ailleurs – de Canal) un album qui plaira aux amateurs d’humour gentil et un peu coquin. Bon, il faut aimer les animaux mais après ça ne me regarde plus… Moi ici, je parle de BDs.

Sexe, amour et déconfiture (one-shot)
scénario et dessins : Fabrice Tarrin
Editions : Marabulles, 2012

Public : Adultes, grands ados
Pour les bibliothécaires : Dispensable à mon avis.

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Chronique | Daytripper : au jour le jour (Moon & Ba)

Bras est un journaliste chargé d’écrire les nécrologies d’hommes et de femmes célèbres dans un quotidien de Sao Paulo. Il caresse le rêve de devenir, comme son père, un illustre écrivain. Il attend le jour où sa vie débutera vraiment… Mais quand ? A 32, 11 ou 72 ans ? L’existence est un jeu… et Bras a plusieurs vies.

Daytripper est un album dont l’ambition est d’explorer la vie à travers ses possibilités. Multiples, profondes, faites de rencontres et de coups du sort, de bonheurs, d’amitiés, d’amours…  de l’apprentissage de la mort aussi. Celle des autres, et puis la sienne qui viendra tôt ou tard. A ce petit jeu, Bras, le héros de cette histoire singulière imaginée par deux frères jumeaux, a une place tout à fait particulière.

En effet, dans un machiavélique jeu de contraste, Fabio Moon et Gabriel Ba ont décidé d’évoquer la mort pour parler de la vie. Bras trouve la mort à la fin de chacun des 10 chapitres que compte ce livre : 10 chapitres, 10 âges de la vie, 10 morts, 10 possibilités.

Alors Bras, deviendra-t-il un politicien véreux avant d’être médecin puis écrivain. Changera-t-il de sexe, de pays, de siècle ? Non. Il n’y a qu’un seul et unique Bras. Étonnement, malgré ses morts multiples, son existence reste la même. Cela tient à deux idées simples mais géniales : l’unité des personnages secondaires et l’unité de lieu. La famille, les amis, les enfants, la ville ou les lieux de vacances ou le rapport aux autres, tout est toujours présent. A chaque nouveau chapitre, Bras est encore là, comme si ses disparitions passées ou à venir n’étaient que des morts de jeux vidéo. Vous savez comme dans les jeux de rôles où l’on sauvegarde avant d’attaquer le boss… « Et si on disait que j’étais pas mort en fait. » Je l’écrivais dans la présentation… cette vie n’est qu’un jeu.

Toutefois, ça ne veut pas dire que le lecteur doit oublier ce qu’il a vu à la fin de chaque chapitre. Daytripper est un album, pas un recueil de nouvelles. Chaque mort met fin à un mini-récit mais devient une étape supplémentaire de la narration. Le récit progresse dans de nouveaux éclairages même si le lecteur ne suit pas le personnage d’une manière chronologique. La construction s’avère finalement complexe et fine, un puzzle formant un tout.

Résultat, encore par jeu de contraste, le rôle des personnages secondaires donnent une réalité à ce mortel-immmortel dont les choix sont paliés par un redémarrage constant. D’ailleurs, dans un chapitre, Bras n’existe qu’à travers les yeux de ses proches. Il meurt sans qu’on puisse le voir.

Au bout, chacun mettra un peu de soi dans cet album. Certains y verront peut-être une vaste fumisterie où l’effet de désordre cherche à rendre profond des réflexions de bas étage. Pour d’autres, dont je fais partie, c’est un album OVNI parlant de la vie, de l’existence à travers le rapport aux autres, de l’amitié, de l’amour, de la passion, de l’innocence ou du respect. Ce n’est pas un hasard si la préface a été signée par Cyril Pedrosa, auteur du fabuleux Portugal, et la postface de Craig Thompson, auteur des non-moins fameux Blankets et Habibi. Il y a une filiation entre ces trois auteurs, un humanisme qui rend leurs personnages quasi-universels. Comme dans l’album de Pedrosa, les deux frères font de ce personnage un faire-valoir pour ceux qui l’entourent. Son existence, ses choix, les événements de sa vie tiennent autant à lui qu’aux autres. De cette façon, l’objectif ambitieux de ces deux auteurs est atteint. Comme deux sages, ils donnent leur vision d’artiste sur la vie. Personnelle évidemment mais tellement positive.

Pour conclure, cet album me rappelle la lecture de Replay de Kim Grimwood, un livre où par contraste la mort cherche à expliquer la vie. Un livre positif et puissant à l’image de Daytripper. Une œuvre à découvrir, à faire lire, à discuter. Une œuvre majeure récompensé par l’Eisner Award de l’histoire complète en 2011.

En post-scriptum à cette chronique, je souhaiterais remercier mon libraire qui m’a conseillé avec enthousiasme cet album. On ne le redit pas assez, mais c’est quand même un beau métier libraire… presque aussi bien que bibliothécaire ! Allez les voir !

A voir : la preview sur BD Gest’
A lire : la chronique de 1001BD.com et celle de Jérôme

Daytripper : au jour le jour (one shot)
Scénario : Fabio Moon
Dessins : Gabriel Ba
Edition : Vertigo-Urban Comics, 2012 (22€)
Collection : Vertigo Deluxe
Edition Originale : Vertigo/DC Comics, 2011

Pour le public : A partir de 16 ans
Pour les bibliothécaires : l’un des albums les plus enthousiasmant du printemps 2012, forcément incontournable !

Chroniques BD

Chronique | Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) (Glidden)

Sarah Glidden, jeune américaine, entreprend un tour d’Israël dans le cadre du Taglit, un programme de visite du pays sur 10 jours organisé pour les jeunes juifs du monde entier. Pour elle, juive new-yorkaise progressiste et non-pratiquante, c’est une opération de propagande. Mais une fois arrivée, ses préjugés se confrontent à une réalité bien plus compliquée. Au bout de cette aventure, que retiendra-t-elle ?

C’est au festival d’Angoulême que j’ai découvert cet album. Je passais dans la bulle – assez déplorable d’ailleurs – consacrée au manga et aux comics quand j’ai vu le stand Steinkis. Editeur qui m’était inconnu. Passant sans vraiment regarder, j’ai été attiré par un livre. La couverture avec ce titre bizarre Comme découvrir Israël en 60 jours (ou moins) et un trait me rappelant immédiatement le graphisme de Camille Jourdy (Rosalie Blum, Une araignée, des tagliatelles…). Deux raisons pour s’arrêter et feuilleter. Un achat et une dédicace plus tard, cet album format roman graphique était dans mon sac. Tout ça était au mois de janvier et je ne l’ai lu qu’hier. Pourquoi ? Peu de sujets sont aussi polémiques que le conflit israélo-palestiniens. Les points de vue sont divers et les témoignages nombreux. Chacun a son opinion et ses idéaux, chacun se fait juge devant sa télé, dans les journaux ou les conversations entre amis. Mais finalement, peu de personnes cherchent à comprendre et à savoir vraiment. Avais-je envie d’en faire parti ? Pas facile. Mais Sarah Glidden est de ceux-là. Avec son livre, elle nous entraîne dans sa démarche.

Dans ce livre autobiographique, à l’origine publié en mini-comics, elle raconte simplement son expérience non pas unique – car le Taglit est une opération internationale qui touche des milliers de jeunes chaque année – mais personnelle. Très personnelle. C’est en effet ce qui ressort de cet album/voyage, cette quête de la « vérité » est une expérience à la fois humaine, spirituelle et politique.

Le premier kibboutz, Masada, Tel-Aviv, Yad Vashem, le désert, un camp de bédouin en papier-maché… et Jérusalem. La liste des sites explorés est longue et les expériences nombreuses. Au milieu, en spectateur, le lecteur est confronté à la fois aux préoccupations contemporaines de son auteure-héroïne cherchant constamment le grain de sable dans le rouage du discours et aux réalités géopolitiques et historiques de cette terre particulière. La lecture est dense, longue, bavarde parfois… Mais sur une situation comme celle-ci, peut-on véritablement se passer d’explications au risque de passer à côté de beaucoup d’éléments ? Personnellement, certains aspects – notamment l’importance stratégique de la Mosquée El-Aqsad, troisième lieu saint de l’Islam construit sur l’emplacement du Temple de Salomon – furent pour moi, non pas une découverte, mais un éclaircissement nécessaire qui m’a aidé à comprendre certaines réactions fortes.

Finalement, si au départ on peut envisager cette lecture comme une long récit personnel un peu linéaire, ennuyeux car trop didactique, cette impression disparaît très vite. Sarah Glidden sait comment intéresser son lecteur. Elle peut alterner impressions personnelles et réflexions universelles. Elle se met en scène non pas dans un but nombriliste mais pour saisir les contrastes, par rapport à son groupe, par rapport aux Israéliens, par rapport à elle-même. Car, dans sa démarche, elle se retrouve rapidement confrontée à ses propres contradictions. Ensuite, Sarah Glidden nous laisse seul juge de ces mots, de ces discussions. Et c’est la grande force de cet album, éviter une propagande. Il cherche à témoigner, montrer non pas LA mais UNE réalité. Compliquée évidemment, d’ailleurs les deux dernières cases de l’album sont assez révélatrices de cet état.

Cet album est une véritable galerie de personnages, de lieux et d’événements passés ou présent. Mais il reste un simple récit de voyage avec ses limites. Par exemple, même si leur présence amène toujours des événements assez forts, on ne voit que très peu de non-juifs (grosso-modo, 3 ou 4). Le point de vue, même très ouvert, est donc forcément incomplet. Mais heureusement, l’auteure n’essaie jamais de le cacher, ce qui rend son récit honnête.

Pour conclure, Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) est un album témoignage qui vous permettra peut-être d’éclaircir votre point de vue sur cette douloureuse question géopolitique. Elle ne vous apportera pas de réponses car il reste un simple récit de voyage avec son propre point de vue. Sarah Glidden réussit le tour de force de rendre son récit dynamique malgré la linéarité inhérente à ce genre d’histoire. Cette remise en cause permanente est rafraîchissante car elle permet de toujours chercher les bonnes questions. La réponse est… compliquée. Un bon livre à lire pour sa culture politique.

A voir : la fiche-auteur sur le site de Steinkis
A lire : la chronique de du9

Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) (one-shot)
Scénario et dessins : Sarah Glidden
Traduction : Fanny Soubiran
Edition : Steinkis, 2011 (18,50€)
Edition originale : DC Comics, 2010

Public : adulte, intéressé par les récits de voyage et les questions géopolitiques
Pour les bibliothécaires : un bon livre, un peu marginal mais qui mérite qu’on le mette en avant pour son message.

Chroniques BD

Chronique | Les Nouvelles Aventures du Chat botté (Pena)

Vous connaissez tous l’histoire du chat botté ? Non, pas le mexicain faisant les yeux doux à son copain l’ogre… Le chat Botté avec un B comme BD : le marquis de Carabas, l’ogre, le chat astucieux etc, etc… ça vous parle ? Mais saviez-vous que cette histoire avait une suite ? « Qui peut avoir des idées aussi absurdes ? L’auteure… La peste soit de ces bonnes femmes et de leur imagination débordante. » La bonne femme à l’imagination débordante a pour nom Nancy Peña. Vous voyez l’intérêt quasi-fanatique que je porte à Fred Peeters (j’essaie de me soigner mais c’est dur) ? Et bien, chez Mo’ c’est pareil mais en pire concernant cette auteure. A force, cette acharnée a réussi à me convaincre. C’est donc sans jamais avoir ouvert un de ses livres que je découvrais  l’œuvre de cette auteure… par la petite porte. Non pas que cette courte série soit inintéressante mais la collection, pardon, l’excellente collection Lepidoptère de 6 pieds sous terre n’est pas tout à fait un grand format. 30 pages format poche, ça a le mérite d’être rapide à lire. Encore plus quand vous vous passionnez pour le récit. Ce qui fut évidemment le cas, sinon je ne vois pas l’intérêt d’en parler ici. Alors que l’ultime volume de De Capes et de crocs sort ce mois-ci, Nancy Peña nous emmène dans un univers assez proche de celui des Don Lopes et d’Armand de Maupertuis fait de bons mots, de multiples clins d’œil à la littérature française et de rodomontades en tout genre. Cependant, sous ses airs enjôleurs, le chat ne cherche bien qu’à sauver sa peau. Pas vraiment de noblesse dans la démarche. En même temps, quand, par une méprise, une montagne cri vengeance parce qu’elle pense qie l’ogre transformé en souris par la malice du chat était son fils – ben oui les montagnes accouchent de souris c’est bien connu (ne cherchez pas, lisez la BD c’est mieux) – que faire d’autre sinon chercher une solution ? Bref, le chat du marquis de Carabas part sur les routes accompagnés de Victoire, l’illustre souris célébrée par La Fontaine dans sa fable pour avoir vaincu un lion (non mais ne cherchez pas vous dis-je !). Ce petit résumé sans queue (de lion ou de souris voire de chat) ni tête (idem), nous montre aisément que cette BD est un joyeux n’importe quoi maniant aussi bien l’absurde, l’humour et la logique propre à un monde merveilleux. Pour faire simple, suivre les nouvelles aventures du chat botté c’est partir dans une aventure où les protagonistes ont (presque) tous à voir avec les histoires ou les fables de votre enfance avec en plus ce petit brin de créativité  permettant de faire passer le cynisme, les coups bas, les escroqueries grossières mais aussi le franc parler merveilleux de ces personnages. De Capes et de crocs certes, mais avec la dose d’impertinence inhérente à la collection de 6 pieds sous terre. Pour moi, l’un des tous meilleurs éditeurs d’humour (fin j’entends) dans le paysage de la BD actuelle. A sa manière, Nancy Peña s’inscrit dans une tradition de la BD à la fois pour adulte et enfants. Il n’y a certes pas le côté joyeusement trash du Gotlib de  Rubrique à Brac (cf Le vilain petit canard… et la suite) mais il y a cette même ton enjoué et humoristique. Dans cette approche de réappropriation, la BD est un univers idéal par son côté graphique. En effet, elle est capable d’appréhender et d’offrir avec originalité une nouvelle lecture d’histoires connues de tous. De ce point de vue, Nancy Peña se fait particulièrement plaisir en jouant, malgré leurs tailles minimes, sur des doubles pages. Comme elle le fait avec le conte de fée, elle explose les codes narratifs de la BD avec talent pour nous sortir de la lecture linéaire d’une planche. Droite à gauche, en rond de bas en haut, la lecture reste pourtant naturelle tandis que les structures des pages sont à chaque fois différentes. Un travail magnifique de réappropriation de contes mais aussi de création graphiques. Je passe sur les situations ou les personnages hauts en couleur qui sont eux même des caricatures de caricatures (cf Le magicien d’Oz). Avec Les Nouvelles Aventures du Chat botté, Nancy Peña nous offre une lecture comme on les aime. A la fois intelligente, pétillante, sympathique, un retour dans une certaine tradition de la bande dessinée tout en la renouvelant avec talent. C’est drôle de bout en bout, c’est rythmé. Bref, un coup de cœur caché sous le spectre de la simplicité. Et moi, j’adore les surprises ! A voir : le blog de Nancy Peña A voir : la fiche album sur le site de 6 pieds sous terre Les Nouvelles Aventures du Chat Botté (3 volumes, série terminée) Scénario et dessins : Nancy Peña Editions : 6 pieds sous terre Collection : Lépidoptère Public : Petits zé grands Pour les bibliothécaires : une approche intéressante du travail de Nancy Peña, pas une de ses séries majeures cependant, mais très bien quand même ^^

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