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Chronique | L’histoire du Corbac aux baskets

Un jour, le docteur Verlecorbo, pyschiatre, voit sonner à sa porte un étrange individu. Armand Corbackobasket a un problème. Il y a encore quelques mois, il était un homme comme vous et moi. Aujourd’hui il est couvert de plumes et ressemble à un corbeau. En fait, il est un corbeau. Mais le plus grave, ce qui ne pardonne pas, la chose la plus inimaginable possible, c’est qu’il porte des baskets !

Un conteur de l’universel

Dans la bande dessinée contemporaine, nous avons des formidables auteurs, des gens capables de nous  emmener dans leur univers, de nous émouvoir, de nous faire rire aux larmes et parfois même de  changer notre vision de la vie. Ce média et ses auteurs sont capables des mêmes petits miracles que les plus grandes œuvres d’art.

Pourtant, peu d’auteurs sont véritablement des conteurs comme Fred. Oui, je fais une différence entre un conteur et un raconteur. Fondamentalement, ils créent des histoires tous les deux, c’est vrai. Cependant, quand le second fait appel à notre raison et notre culture, le premier tire sur la bobinette de l’enfance, joue avec nos sens premiers.

Avec Fred, lire une histoire est comme jouer aux billes ou à la marelle, il y a à première vue une joie innocente et une absence de raisonnement qui en devient presque extraordinaire. Une innocence que l’on retrouve dans les deux personnages principaux de cette histoire, le psy comme Armand. Ici, nous sommes tout simplement portés par une espèce de magie informe, une auto-dérision constante qui nous fait perdre nos repères et qui ne lâche pas jusqu’aux dernières pages… et un peu après.

Un capharnaüm organisé

Mais comment fait-il ? Les magiciens partagent assez peu leurs secrets, nous ne pouvons qu’entr’apercevoir ce qu’ils daignent nous laisser. Qu’est-ce qui frapppe chez l’ami Fred ? Décrire son dessin est compliqué car c’est une espèce de joyeuses fêtes de soirées entre un Reiser et un Gébé (dont il fut acolyte chez Hara-Kiri) avec un Jean-Jacques Sempé venu par hasard parce qu’il a vu de la lumière. Tout cela donne un trait à la fois souple et précis, à la fois caricatural et réaliste. Mais son dessin fourmille avant tout de mille détails qui feront sourire les lecteurs les plus attentifs. Résultat, des planches graphiquement très fournies.

Des planches fournies aussi par une écriture omniprésente. Éléments graphiques au même titre que les dessins, ces bulles jouent sur le rythme de la lecture. Ainsi, on passe de très longs récits de la part du corbeau à des dialogues très courts et dynamiques. En fait, l’esprit des textes de Fred peut tout à fait être comparé à celui d’un Raymond Devos. On y retrouve la même recherche du plaisir du bon mot, de la plaisanterie suspendue sous les jeux de langage. Il y a comme un élan d’insouciance, d’une profonde légèreté teinté d’un bon brin d’anarchie.

Rire pour pleurer, pleurer pour rire

Et pourtant, sous cette étonnante légèreté, L’histoire du corbac aux baskets aborde des thèmes très lourds : xénophobie, culte de l’apparence, traditionalisme à outrance, folie…  Des thèmes qui sont encore (et même encore plus) d’actualité aujourd’hui. Mais pour éviter d’en pleurer, Fred décide de jouer sur la métaphore en faisant de « l’étranger » un corbeau rejeté sous un prétexte fallacieux : les indécentes (et bien pratiques) baskets ! Entre crises sociales et préjugées, Fred dresse un catalogue des situations et des phrases classiques de l’hypocrisie et du racisme ambiant. Quelques chansons de Zebda nous reviennent alors en tête. A la fois dérangeant par sa simple présence, unique détenteur de l’atteinte à la bonne morale et boucs émissaires évident,  rien ne sera épargné au pauvre Armand. Il est à son tour l’étranger, l’artiste, le jeune, le pauvre, le fou… Mais je ne vais rien vous dévoiler, sinon que les surprises et les rebondissements cocasses seront au rendez-vous sous l’égide de ce docteur étrange qui pratique une psychiatrie fredienne.

Vous l’aurez compris, je vous invite avec insistance à découvrir Fred, auteur majeur des années 80/90, malheureusement un peu oublié depuis l’avènement de la Nouvelle BD. Mais que ce soit avec L’histoire du Corbac au basket, L’histoire du conteur électrique, le Magic Palace Hotêl, Le Petit Cirque ou Philémon, lire les œuvres de cet auteur à la fois tendre et cruel est un rafraichissement total, un bonheur pour nos cerveaux englués de réalité visqueuse.  Par le biais du rire, Fred dénonce les travers de nos sociétés avec la grâce des artistes du bon mot. Car, il y a tout un plaisir de l’écriture, une volonté de montrer que la bande dessinée est avant tout un art narratif avant d’être un art uniquement graphique. Un chef d’œuvre couronné à juste titre par le Prix du meilleur album 1994.

scénario et dessin de Fred
Editions : Dargaud (1993)
Public : Ado-Adultes
Pour le bibliothécaires : si vous ne l’avez pas déjà c’est que vous avez un souci… Grand classique et prix d’Angoulême 1994

A lire : Fred, sa vie son œuvre sur wikipédia
A découvrir : une présentation de la série Philémon
A voir : la présentation de la retrospective Fred
A lire : La chronique de l’album dans la bodoïthèque

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Chronique | Berlin

2 volumes
scénario et dessins de Jason Lutes
Editions Delcourt (Seuil pour l’édition originale du vol.1 en 2002)
Public : adulte
Pour les bibliothécaires : une fresque romanesque assez incontournable dans son genre

« Berlin a été construite sur un marécage. J’espère qu’il en restera plus qu’un tas de cailloux. »

1929, Marthe Müller est dans un train pour Berlin. Jeune artiste issue de la grande bourgeoisie, elle part prendre des cours dans une école d’art. Mais bien plus que de nouvelles approches artistiques,  elle va découvrir la réalité de la capitale allemande, lieu de toutes les rencontres, lieu où les déchirures de la société allemande se font chaque jour plus grandes entre les groupes politiques et religieux, une société où pointe déjà les germes d’une menace brune…

Voici une œuvre singulière, un récit quasi-documentaire sur l’histoire de Berlin, non pas sous la dictature nazie, mais quelques années plus tôt, avant tous les évènements qui ont marqué l’histoire de l’humanité. Jason Lutes a réalisé une œuvre ambitieuse avec ces deux pavés d’une rare densité. Graphiquement, il fait dans la sobriété avec une approche bien plus voisine de la tradition ligne claire européenne (Hergé évidemment mais également les années 80 avec Floc’h, Ted Benoit) que de la BD américaine. Ici, tout est propre, efficace et détaillé… totalement dans l’esprit du récit lui-même. En effet, les grandes qualités de cette série repose sur une densité narrative rare pour de la bande dessinée et un graphisme trop fourni aurait sans doute alourdi la lecture d’une œuvre déjà conséquente.

Conséquente est un mot un peu trop léger pour décrire le travail de Jason Lutes tant son approche micro-historique constitue un véritable travail de fourmi, un batîment construit de dizaine de milliers, voire de millions de pierre. Et ces pierre sont les berlinois eux-même. Capable de passer avec fluidité de l’intimité d’une famille juive-allemande aux bas-fonds de la rue, des ouvriers bolcheviques aux discours solennels des nazis, multipliant les personnages et décrivant leurs vies, leurs espoirs et leurs malheurs, Jason Lutes créé un monde et dresse le portrait d’une bulle urbaine, reflet des malaises, des espoirs et des blessures de la société allemande de l’entre-deux guerres. Le Berlin de cette période (1929-1930) – rarement traité dans les œuvres de fiction consacrées à l’Allemagne contemporaines – est un écosystème en mouvement bâti sur des paradoxes : les luttes entre les communistes et les nationalistes, l’arrivée des musiques américaines, les errements et les drames de la politique instauré par la maladroite république de Weimar, la misère de la crise économique, l’insouciance de la bourgeoisie, l’inquiétude des intellectuels… Ces paradoxes amènent des luttes rappelant que dans les écosystèmes, seuls les plus forts, les plus malins ou les plus opportunistes survivent, ils aident surtout à comprendre la situation en remettant en lumière le terreau qui fit basculer l’Allemagne dans le totalitarisme trois ans après les événements décrits dans Berlin.

Si on peut discuter à propos de certains personnages parfois caricaturaux – ou représentatifs ça dépend des points de vue – cette série est une véritable leçon d’histoire. Rarement la notion de roman graphique n’aura aussi bien porté son nom. Des heures de lecture pour des thèmes forts abordés avec beaucoup de justesse. Dans le méandre de ces vies, on ne se perd miraculeusement pas et au détour des rues de Berlin on retrouve la grande histoire. En refermant ce livre, on ne peut s’empêcher de penser à l’après. Qu’adviendra-t-il de ces personnages ? On imagine leur avenir. Celui des juifs-allemands bein entendu, mais aussi des communistes, des marginaux, des artistes, des homosexuels, bref de tous ces gens qui pour une raison ou pour une autre ont pensé et vécu dans les rues de la capitale allemande, des êtres que l’ont a croisé sous le trait de Jason Lutes. Quand l’histoire devient autre chose qu’une image en noir et blanc ou qu’un son usé par le temps…

A noter : cette chronique s’inscrit dans le Reading Comic Challenge de Mr Zombi. Un album qui entre dans l’option A mort les superhéros !

A lire : une interview de Jason Lutes sur ActuaBD à l’occasion de la réédition du volume 1 chez Delcourt (2008)

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Chronique | New York Trilogie

scénario et dessins de Will Eisner
3 volumes : La Ville / Les Gens / L’immeuble
Editions Delcourt (2008)
Editions originales : Norton & Cie (1981, 1982, 1983, 1986)
Public : tous les amateurs de bande dessinée en âge de comprendre une planche de BD
Pour les bibliothécaires : Simplement incontournable.

« La grande ville n’est au fond qu’une ruche de béton et d’acier… »

Will Eisner est un génie. Oui, c’est la nouvelle de l’année ! Heureusement qu’IDDBD est là pour vous le rappeler. Oui, vous avez le droit de vous moquer. Mais est-ce que ça vous est déjà arrivé ? Savoir qu’un artiste est un mythe et pourtant être à chaque lecture surpris par son talent…

Je le savais pourtant. J’étais prévenu ! J’ai même lu des dizaines d’articles ou de livres là-dessus. J’avais des éléments de comparaison ! Pourtant en tournant les pages des trois volumes de New York Trilogie de Will Eisner, je ne pouvais m’empêcher de répéter : « c’est génial ! C’est génial ! C’est génial ! ». Au point d’obliger ma femme à aller lire son roman (un livre sans image) plus loin.

Pour recadrer cette trilogie dans son contexte, brève histoire de l’auteur. Après la seconde guerre mondiale (à laquelle il participe en tant que dessinateur), Will Eisner ne rencontre pas le succès escompté avec The Spirit, son pourtant fameux personnages de détective privé créé en 1939. En 1952, il abandonne la série et se consacre à son métier d’enseignants à l’école d’arts visuels de New York. Durant les années 60 et 70, il dessine peu de bandes dessinées. Mais son envie d’évoquer sa ville, sa population et son passé devient le ferment d’une nouvelle approche dans son œuvre. Elle forge surtout une période charnière de l’histoire de la BD américaine. En effet, en 1978, il publie A Contract with God (Un pacte avec Dieu) considéré comme l’un des premiers romans graphiques. Jusqu’à sa mort à l’âge de 87 ans en 2005, Will Eisner consacre la majorité de son œuvre à l’histoire du petit peuple New Yorkais.

New York Trilogie regroupe les nombreuses histoires publiées dans les albums Big City édités dans les années 80. Pour plus de précision concernant l’édition Delcourt, je vous invite à cliquer sur ce lien démêlant les tenants et les aboutissants de cette publication. Durant ces récits, parfois longs parfois courts, parfois muets ou bavards, Will Eisner croque avec un talent d’observateur hors du commun le folklore de la vie urbaine sous ses aspects les plus divers. Utilisant trois focales correspondant aux trois albums (Les Gens, La Ville, L’immeuble), il mélange poésie du quotidien et fantastique, situation improbable et analyse sociologique. Comme l’a fait Woody Allen au cinéma, il signe une véritable déclaration d’amour à sa ville et à toutes ses composantes.

Mais surtout, les pages de Will Eisner grouillent, virevoltent de vie. Il créé des planches audacieuses, n’hésitant pas à casser les codes de la bande dessinée classique, utilisant le texte comme un dessin et son trait comme une phrase. Un trait précis, efficace et dynamique doté d’un sens de la composition et de la mise en scène inimitable. Avec Will Eisner, une bouche de métro devient la scène d’un petit théâtre urbain et un immeuble le personnage central de la vie de quatre personnes d’origines diverses. Il ne suffit que d’un instant pour pénétrer dans l’atmosphère poussiéreuse et enfiévré de la rue new yorkaise. Dans cet espace de liberté, les éléments graphiques et narratifs sont intimement liés. L’art de la fusion texte-image qu’est la bande dessinée prend tout son sens. La modernité frappe et on contemple comme un enfant, en se taisant doucement. On prend un cours de BD. On rit et on pleure.

Et au milieu, ce personnage, un petit bonhomme incrusté dans les pages le nez sur un carnet de croquis, invisible mais présent : l’observateur du quotidien. Dans le dessin de Will Eisner, il y a, on le devine, des heures et des heures de regards sensibles posés sur le monde. Un regard d’artiste, un regard de génie furieusement poète.

A découvrir : le site officiel de Will Eisner (en anglais)
A lire : la biographie de Will Eisner sur Wikipedia
A (re)lire : la chronique de KBD sur Un Contrat avec Dieu brillamment rédigé par notre ami Champi

A noter : cette chronique s’inscrit dans le Reading Comic Challenge de Mr Zombi. Un album qui entre dans l’option A mort les superhéros !

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Chronique | Le Bleu est une couleur chaude

scénario et dessins de Julie Maroh Editions Glénat (2010) Public : A partir de 15/16 ans Pour les bibliothécaires : cet album fait tout simplement partie de ma bédéthèque idéale. Comme ça c’est réglé. Prix du public Angoulême 2011 (14,90€)

« Si j’avais été un garçon, Clém’ serait tombé amoureuse de moi quand même… »

Clémentine a 15 ans et se rend à son premier rendez-vous galant lorsqu’elle croise une jeune femme aux cheveux bleus dans la rue. Quelques mois plus tard, alors qu’elle est entrainée dans un bar gay par son meilleur ami, elle la retrouve. Elle s’appelle Emma. C’est un coup de foudre et  le début d’une histoire d’amour à la fois douloureuse et profonde entre les deux jeunes femmes… J’ai la faiblesse de croire que les livres peuvent changer l’existence des gens, de croire que l’imagination et la créativité peuvent être plus fort que mille discours moraux. Je suis persuadé que des albums comme Le Bleu est une couleur chaude peuvent apporter des réponses ou apaiser des jeunes gens qui luttent contre leur propre nature, parce qu’elle n’est pas « bien », parce qu’elle n’est pas « normale ». Pourtant, je n’ai pas non plus l’impression que cette BD ait été écrite pour prouver ou démontrer quoique se soit mais bien dans le seul but de raconter une histoire. Le Bleu est une couleur chaude est une simple histoire d’amour, plus compliquée que les autres c’est vrai, mais qui n’en demeure pas moins véritable et terriblement humaine. Cette BD n’est pas militante par son approche, elle l’est par la justesse de ses propos. Julie Maroh réussit à dépasser cette soi-disant différence pour nous montrer un véritable amour romantique. Ici, il n’est pas question de soleil illuminant les champs de blé ni de chamallows grillés au coin du feu, dans ce récit tout est digne malgré la réalité qui n’épargne pas les amours outrageants. Au bout, les sentiments affluent comme une vague… bleu évidemment. En lisant Le Bleu est une couleur chaude, vous passerez par tous les états possible. Cet album fait parti de ces œuvres qui, par on ne sait quelle magie, réussissent l’exploit de former un tout, une copie presque parfaite de l’existence, où durant quelques pages se mélangent la vie et la mort, la renaissance et l’éternité, la joie, les peines, les déceptions… Tout cela est rendu possible par les qualités d’écriture indéniables de Julie Maroh. Son style est impeccable, clair, son scénario alterne les phases d’emballement et de calmes, laissant les silences, l’attente et les sentiments s’installer. Côté graphisme, elle étonne en mélangeant des influences assez classiques (sa bichromie bleu/noir et son trait me rappelle dans une certaine mesure les Sambre de Yslaire) et une part d’onirisme magnifique (des planches pleines pages de toute beauté). Cet album, outre son titre, n’est pas non plus sans rappeler Blue, le chef d’œuvre de la mangaka de Kiriko Nananan. On y retrouve le même plaisir du silence, la même finesse de trait, la même volonté intimiste, la même force surtout.   Si je voulais être pénible, je dirais que Julie Maroh n’a pas encore donné toute la mesure de son talent. On peut en effet discuter de certains passages, moins brillant sur le plan graphique et/ou narratif. Mais incontestablement, avec ce premier album – son premier album – elle entre directement dans l’antichambre des grands. Si je voulais m’avancer, ses qualités graphiques et surtout d’écriture lui permettront sans doute de signer des œuvres de très hautes qualités, à la hauteur d’un Fred Peeters ou d’un Larcenet. Il suffit de lire Blast ou Lupus pour vous faire une idée de mon point de vue. Maintenant la patience est de mise. En attendant, je vous invite à relire et à faire lire cet album rare. Le Bleu est une couleur chaude a reçu le prix du public au FIBD d’Angoulême en 2011. Cet album m’ayant été conseillé par Mo’, Choco (et mon Padawan, elle se reconnaitra) il entre donc dans le challenge Pal Sèches de Mo’ (ouf plus que 2 !). Et comme Julie Maroh est une bien jolie fille, il entre également dans le cadre du challenge Women BD de Théoma. Et zou ! A découvrir : le très beau blog de Julie Maroh A voir : toujours sur le site de Julie Maroh, l’émission Un Monde de Bulles consacré à l’homosexualité dans la BD A lire : la critique de Ginie sur B&O, celle de Mo‘ et tiens celle de Choco aussi !

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Chronique | Dallas Cowboy

scénario et dessins : Manu Larcenet
Éditions : Les Rêveurs (1997)
Collection : On Verra bien
Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : Important pour une bédéthèque de grande taille, plus anecdotique pour les moyennes, à oublier pour les petites.

« la nuit, il se passe des trucs étranges »

Au départ, j’avais envie de faire une chronique du second volume de Blast. Puis, j’ai lu les nombreuses critiques qui ont déjà été faites un peu partout. La plupart sont, à juste titre, dithyrambiques et beaucoup de belles analyses ont rendu hommage à une série qui, c’est mon humble avis, confirme mon impression initiale. Blast marquera pour très longtemps l’œuvre de Manu Larcenet.

Ainsi, plutôt que de répéter des choses qui ont déjà été évoqués en mieux, je préfère consacrer ma chronique (et mon temps qui vaut ce qu’il vaut mais quand même) à un album qui date de 1997. Le siècle dernier donc. C’était bien avant la reconnaissance du grand public avec Le Combat Ordinaire ou le Retour à la terre. Il date d’une époque où Blast n’aurait pu sortir chez un éditeur comme Dargaud et où Larcenet était en froid avec les indépendants. La solution était toute trouvée, publier soi-même ses livres.

Dallas Cowboy fait donc partie des premiers titres parus chez Les Rêveurs (de runes à l’époque). Dallas Cowboy, L’artiste de la famille, On fera avec, Presque… Dans ces premiers livres, Manu Larcenet adopte un ton très différent, en tout cas très différent des albums d’humour qu’il créé à l’époque. Introspectifs, ils sont à chaque fois des réflexions sur son passé, sa condition d’artiste, sur ce qui l’a marqué en tant qu’homme. On découvre avec étonnement un autre Larcenet, au trait sombre et charbonneux. Mais c’est surtout l’écriture de l’auteur qui frappe, cette plume qui lui permet de mettre les mots sur ses maux et de toucher avec justesse le cœur des événements et des lecteurs. Bien entendu, nous ne sommes pas encore au niveau de Blast.

Dans Dallas Cowboy, Manu Larcenet cherche le sommeil à l’heure où Juvisy se réveille. A la lueur des premiers rayons de soleil, il laisse aller son esprit, sa mémoire et ses angoisses. Et déjà les mots frappent : « Quand j’étais petit j’étais heureux ? Mmh… non… J’étais gros… déjà ! ». Oui, de là à franchir le rubicon de la comparaison avec Blast… Non sans moi. Alors , où le petit Manu arborant fièrement le T-Shirt des Cowboys de Dallas nous emmènera-t-il ? Loin, très loin dans l’esprit du personnage/auteur, entre le présent moite d’une chambre où le sommeil tarde à pointer et le passé ingrat fait d’humiliations et de souvenirs sombres. Ce court récit oscille sans cesse entre ces états et sont marqués par un changement de style graphique. D’un dessin gros pif proche de celui de Bill Baroud on passe à des masses noires formant des personnages aux traits cadavériques et des paysages inquiétants. Ici, seul le présent apparaît comme réel, le reste, le passé, n’est constitué que de figures floues et malsaines. Pour le lecteur, ce n’est pas facile d’être dans la tête de ce Manu Larcenet là. Il est sans concession et cherche à expliquer… Quoi ? La question est bonne. Elle est sans aucun doute le moteur principal de l’intérêt du récit. On ne pourra pas répondre, les albums de BD ne remplace pas une psychanalyse.

Soyons clairs. Ne cherchez pas dans cette chronique une tentative pour lier Dallas Cowboy à l’œuvre actuelle de Manu Larcenet. Cet album et les autres ne sont pas des prémisses à Blast, pas plus que ceux d’un Combat Ordinaire. Ils ne vous révéleront pas les clefs de l’esprit de Polza Mancini, pas plus que celui de l’auteur de ces magnifiques albums. Ils sont pourtant à mon avis, non pas essentiels, mais important pour comprendre et prendre la pleine mesure des évolutions d’un auteur devenu un incontournable. Pour détourner un peu la célèbre phrase de Mère Thérèsa : « ce ne sont que quelques page dans un livre mais si elles n’étaient pas là, elles manqueraient… »

A consulter : la fiche album sur le site des Rêveurs

A lire : la chronique (de 2006) de Mike consacré à Presque… D’ailleurs il rend hommage à un certain bibliothécaire

A voir : la vidéo d’Un Monde de Bulles consacrés à Blast et à Larcenet (entres autres)

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Chronique | Polina

scénario et dessins : Bastien Vivès
Éditions : Casterman
Collection : KSTR
Public : Amateur de romans graphiques et de grandes bandes dessinées
Pour les bibliothécaires : Simplement incontournable

« Les Gens ne voient pas ce qu’on ne leur montre pas »

Polina Oulinov a 6 ans. Elle passe son examen d’entrée dans une école de danse classique. En face d’elle, Bojinsky, le maître tant redouté. Quelques positions, quelques commentaires désobligeant et c’est le début d’une relation particulière entre un maître et son élève.

Il est toujours émouvant de refermer un livre et de se dire que l’on a vécu un moment extraordinaire de lecture. Je ne pensais pas le vivre avec un album de Bastien Vivès. En effet, Le Goût du chlore n’avait été pour moi qu’une lecture sans intérêt où l’écriture était supplantée par une volonté de montrer une virtuosité graphique. Je cherche encore les clefs de cet album sous réserve qu’il y ait vraiment une porte d’entrée. Les suivants m’avaient plus intéressée sans pour autant me transporter. Mais Polina… Oui Polina est une œuvre remarquable digne de figurer dans toutes les librairies, médiathèques publiques et bédéthèques personnelles.

Graphiquement, Bastien Vivés oublie ses effets et joue sur l’instantanéité et sur l’épure. Sa grande maîtrise lui permet par de simples traits noirs de rendre un graphisme somptueux, élégant et dynamique. Sa danseuse en noir et blanc, tâche noire sur le nez, est à la fois belle et laide, gracieuse et frivole, femme et enfant. Lorsqu’il montre la danse, les dessins se font mouvement et classe. Ce graphisme est un langage qui remplace aisément les mots, laissant aux dialogues la superficialité des choses. Ici, l’histoire se raconte sur des regards, des gestes, des envolés de corps dansant.

Mais contrairement au Goût du Chlore, l’écriture est bien présente. Quand les nageurs n’étaient que traits et couleurs, les personnages de Polina ont une existence. Il les fait naître et vieillir. On s’émeut de leur vie, de leurs déboires et illusions perdues, de leurs choix ou de leur réalisme mais surtout, on est frappé et presque envieux de cette relation indescriptible. Un lien presque magique… karmique.

Polina n’est pas un livre sur la danse mais plutôt sur la création et la transmission artistique. Polina aurait pu être actrice, chanteuse ou dessinatrice. Les questions auraient sans doute été les mêmes. L’apprentissage et le cheminement de l’artiste sont au cœur du récit. Au détour des pages on y rencontre le don, la mémoire, le doute mais aussi le hasard sous le couvert de rencontres fortuites. Chaque élément joue son rôle dans les méandres de la construction de la vie artistique de Polina et de ce scénario où l’on se demande parfois, si l’auteur n’a pas laissé ses personnages décidés pour lui.

A de rares exceptions, qualifié un livre de chef d’œuvre est exagéré. Il n’y aura certes pas un avant et un après Polina. Cependant, est-il encore possible de parler avec autant de justesse de la création, de la transmission et des rapports humains entre un professeur et son élève ? Pas impossible mais désormais difficile. Une œuvre magnifique et bouleversante. Une œuvre sur les artistes fait par un magnifique créateur.

A lire : la chronique d’Yvan sur BD Gest’

A découvrir : le blog de Bastien Vivès

A voir : l’interview de Bastien Vivés

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Chronique | Las Rosas

scénario et dessins : Anthony Pastor
Editions : Actes Sud/L’An 2 (2009) – 20€
Public : adulte
Pour les bibliothécaires : un album intéressant pour un auteur qui ne l’est pas moins. Pas facile à faire sortir.

Western café

Un garage, quelques pompes à essence et autant de caravanes : bienvenus à Las Rosas, îlot perdu au milieu du désert américain. Ici, les hommes ne sont pas autorisés. Seul le shérif bedonnant et alcoolique est toléré… un peu. Un matin, ce dernier ramène dans son pick-up Rosa, une jeune femme de la ville pourchassée et enceinte. Elle s’installe, travaille au café avec Marisol la patronne et découvre peu à peu les secrets de ce lieu.

Las Rosas est un étrange objet, un western aux allures d’un Bagdad Café, un pavé imposant où l’attente reste le maître mot. Attendre le retour d’un fils, la naissance d’un enfant, la mort ou le pardon, attendre la découverte de la vérité et la disparition des fantômes : Las Rosas ne raconte presque que cela. Et pourtant, sans trop savoir pourquoi, on est entraîné dans ce récit grâce à son atmosphère à la fois repoussante et fascinante aidé par un découpage très « cinématographique » et un dessin simple mais efficace.

Las Rosas c’est aussi une galerie de personnages à la fois classiques et originaux. Si on y retrouve les grandes figures du western – le vieux shérif, le dur, le bandit mexicain, le candide et le héros arrivant sur son cheval comme un libérateur – c’est pour mieux les transformer. Ici le shérif est alcoolique, le dur est une femme (et encore je ne dis pas tout), le bandit est touché par la grâce, le candide est enceinte et le héros sort d’un hôpital psychiatrique… C’est vous dire si les codes sont transformés et si le récit emmène sur des chemins pour le moins inattendus.

Las Rosas est une œuvre pour le moins surprenante. Il faut y pénétrer tranquillement, sans être pressé par le temps car sa lecture est longue et parfois exigeante. Non pas qu’Anthony Pastor parte dans des délires métaphysiques mais le récit n’est pas constitué d’une action linéaire mais de multiples points de vue. L’histoire se battit comme un puzzle, à partir de confidences et de dialogues, à partir de non-événement beaucoup plus évocateurs que de grands rebondissements. Peu à peu, durant 3 longs chapitres, le puzzle prend forme et la vérité éclate pour révéler les blessures inavouées.

Anthony Pastor signe encore un album de qualité dans la même veine qu’Hôtel Koral. Un récit fascinant battit sur un faux rythme, distillant l’intrigue gouttes après gouttes, prenant au piège le lecteur. Bref, un album aux antipodes des milliardaires bondissant ou des agents secrets. Un univers pour les amateurs de grandes fresques.

A lire : la chronique sur sceneario.com

A lire : la chronique d’Yvan

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Chronique | Raspoutitsa

scénario et dessins de Dimitri
Albin Michel (1989)
Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : Très bon album au graphisme vieilli. Peu plaire aux amateurs de la BD classique des années 70/80. Pas de nouvelles éditions récentes cependant.

Voyage vers la douleur

C’est au milieu de la collection de la médiathèque que je suis tombé sur cet album. Je ne flânais pas, j’auscultais le fonds histoire de voir s’il était possible de faire un peu de place dans des bacs un peu trop serrés. Je ne vais pas vous parler de la longue plainte du bibliothécaire qui, comme le jardinier à la fin de l’hiver (enfin je crois), doit tailler un peu les arbustes pour qu’ils repoussent encore plus beaux. Nous, en bibliothèque, on appelle ça du désherbage… Mais l’idée est un peu la même.

Mais bon là n’est pas mon propos. En passant machinalement les albums un à un, je découvre Raspoutitsa. Bien usé par les lectures que l’on devine nombreuses. Bien usé également par le temps :  le graphisme, le découpage,  la couleur rappelant les meilleurs Buck Danny. D’ailleurs la première planche est un survol d’avion de guerre… Clin d’œil ? Vraisemblablement, les (r)évolutions des années 80/90 ne sont pas passées par là.  Achevé d’imprimer : 1989. Oui effectivement, ça se confirme.

Et puis cet auteur, Dimitri… ça ne me dit pas grand-chose… Bon, un exemplaire candidat pour un monde meilleur alors…  Malgré tout, je lis la première planche. Un ton direct, pas de bulles ou si peu, un récit à la troisième personne ciselé, concis, efficace. Oui c’est efficace, ça saute aux yeux. Des choix de plans et détails du dessin pas besoin d’en lire beaucoup pour le voir. Gardons-le sous le coude alors, histoire de se faire une idée plus précise.

Raspoutitsa c’est l’histoire de Steinbek, un soldat allemand fait prisonnier par les russes après la bataille de Stalingrad. Mais Steinbek aurait pu s’appeler Hans ou Dieter… Il n’est pas un héros, juste un pauvre type comme tous les autres soldats. Il aurait même pu être russe, ou anglais… Mais l’histoire a dit qu’il ne serait pas le vainqueur cette fois-ci. Certes, c’est la fin de sa guerre mais pas celle de son calvaire. Une longue marche à travers la Russie s’annonce pour tout les vaincus. Une marche vers la Sibérie et surtout vers la mort et la folie.

Finalement, cet album, je l’ai terminé. Je n’avais jamais entendu parler de l’événement historique dont il traite. Sans doute pleure-t-on moins les soldats de « l’autre camp » ? Après tout, ils étaient les « méchants ». Dimitri replace la grande histoire au niveau de l’humain, loin des habituels points de vue sur la guerre. Ici on parle de survie dans cette boue née de la fonte des glaces (la raspoutitsa en russe), de l’abandon face à la mort et au destin, de faiblesse… d’humanité. Dimitri n’abuse pas des effets. Ici, ce n’est pas de l’art, c’est de l’artisanat. Les techniques de la BD sont appliquées à la lettre en cherchant l’optimisation du récit. C’est touchant et marquant. Beau. Pas superbe ni magnifique mais réalisé avec le talent de celui qui connait son métier.

Pour la petite histoire, Guy Mouminoux alias Dimitri (alias Sajer) est né en 1927 à Paris. En 1942, il est enrôlé dans l’armée allemande (tiens, tiens). Il racontera cette histoire dans son œuvre majeure : Le soldat publié en 1967. Il commence la BD en 1946 et signe rapidement des histoires dans les magazines tels que Cœur Vaillant, L’Equipe Junior, Bravo puis plus tard Pilote, Tintin, Charlie Mensuel, L’Echo des Savanes… A partir de 1987, il signe des albums indépendants (dont Haute Mer en 1993). Bref, le parcours de M. Dimitri est une vraie histoire de la BD. (source : Dictionnaire de la BD, de Henri Fillipini)

En tout cas, je m’aperçois encore une fois qu’il ne faut jamais se fier aux apparences. Malgré un dessin surprenant, pas à votre goût, dépassé ou trop moderne, une bonne histoire bien racontée peut vous emmener où elle veut. Il est bon de fouiller dans les bacs à BD des bibliothèques, dans les vieux cartons poussiéreux ou sur les étagères des bouquinistes, on tombe parfois sur des petites mines de plaisir… Comme quoi, et je me tue à le répéter, un bon livre restera un bon livre. De votre grand âge Dimitri, vous nous donnez encore une leçon. Merci.

A lire : la bio-bliographique de Dimitri sur BD Gest’

Chroniques BD

Chronique | Le jeu du chat et de la souris

scénario et dessins de Setona Mizushiro
2 volumes (série terminé ??)
Editions Asuka, 2010(collection Shojo)
Edition originale Shogakukan, 2009
Public : adulte de + 18 ans
Pour les bibliothécaires : un très bon Yaoi, série à avoir dans son fonds (malgré des scènes très explicites)

Petit jeu entre amis

Le manga, c’est autant de genres que de catégories de personnes. Le manga, il y en a pour tous les goûts : le seinen pour les adultes, le josei pour les femmes, le gekiga pour les amateurs de romans graphiques, les shonen pour les garçons, le shojo pour les filles… Et puis il existe encore des sous-catégories comme le yaoi et le yuri… Question à deux euros cinquante : c’est quoi ? Les œuvres traitant de l’homosexualité, féminine avec le yuri, masculine avec le yaoi.

Si j’ai eu l’occasion de lire et de vous parler de yuri avec notamment l’excellentissime Blue de Kiriko Nananan et Love my life de Ebine Yamaji, je n’avais jamais abordé la thématique de l’homosexualité masculine ni dans mes lectures ni dans mes chroniques… Pourquoi ? Je pourrais trouver des explications métaphysiques mais je m’arrêterai au côté gênant et masculin de la chose. Ce n’est pas glorieux je sais. Mais le hasard et une nécessaire lecture professionnelle m’a obligé à ouvrir le premier volume de cette série courte (deux exemplaires) mais efficace et suprenante.

L’histoire est assez simple (quoiqu’un peu tordue). Kyoïchi n’est pas un époux très fidèle au point que son épouse engage un privé pour le suivre. Ce dernier n’est autre qu’Imagase, un ancien camarade de fac, qui lui propose de négocier afin de ne pas dévoiler ses informations compromettantes : il veut son corps… Débute alors une relation étrange faite de rejet et d’amour…

En me renseignant sur les yaoi, je me suis aperçu que leur principal défaut est ce côté un peu mièvre, fleur bleue, romantique qu’on retrouve très souvent chez les mauvais shojo… Bon, il faut dire qu’ils sont justement destinés au public féminin (au contraire des yuri qui sont plus grand public). Et effectivement, le côté « je me prends la tête pendant 15 pages pour te dire que oui mais bon tu comprends » apparaît assez régulièrement. Toutefois, je ne me suis pas ennuyé lors de cette lecture. J’ai même lu les deux volumes d’une traite c’est dire !.

Le dessin est d’un classicisme efficace mais jamais chargé, le découpage est rythmé. Les personnages ne sont pas non plus des caricatures du gay. Kyoïchi n’est certes pas Ryo Saeba (Nicky Larson) mais il est très masculin et Imagase n’est pas Renato dans la Cage aux folles. Si les scènes de sexes sont très crues, elles ne sont pas pour autant vulgaire mais forte en émotion et toujours justifié dans le fil du récit.

Mais l’intérêt de l’histoire, bien plus que la relation amoureuse, c’est le personnage de Kyoïchi. Comment va-t-il évoluer ? Hétéro convaincu et marié, peut-il admettre son homosexualité ? L’est-il vraiment ? Le serait-il s’il n’avait pas rencontré Imagasé ? Toutes ces questions sont le véritable fil rouge du récit. Finalement, on regarde les choses se faire, les comportements évoluer et les sentiments changer. Tout cela avec beaucoup de finesse.

Bref, une lecture très agréable (et courte) pour découvrir un pan de la culture manga que je ne connaissais pas encore. Une très « belle » œuvre, à conseiller…

A lire : la critique sur manga-news

Chroniques BD

Chronique | La Revanche de Bakamé

scénario de Pieter Van Oudheusden
dessins de Jeroen Janssen
Editions La Boîte à Bulles (Contrepieds), 2010
Public : Adulte
Pour les bibliothécaires : une approche intéressante d’un graphisme africain. Pas forcément un album référence.

Lièvres, Hyènes, Cochons

Après avoir été berné par le lièvre Bakamé, Mpyisi la hyène décide de se venger. Pour cela, il abandonne femme et enfant pour trouver Bwana Kero, un sorcier à l’obscure réputation.

La revanche de Bakamé est une surprise. Bonne je n’en suis pas totalement convaincu mais c’est assurément un objet rare dans le petit monde de la BD. Publié par la Boîte à Bulles, cet album a l’allure des BD africaines tant sur le plan narratif – le scénario est l’adaptation d’une fable africaine – que graphique. En effet, le dessin avec son trait épais, cette caricature à outrance (en particulier dans les attributs sexuels des personnages), cette couleur quasiment directe, un remplissage très chargé de l’espace rappelle sans cesse les affiches africaines. Pourtant, les deux auteurs sont… flamands et hollandais !!!!

Pour pénétrer dans cet album, il faut s’attendre à être bousculé dans ses principes. Principes graphiques évidemment car nous nous éloignons de nos habitudes occidentales (et même orientales car nous sommes ici aux antipodes du manga) mais aussi principes moraux car, outre la fable , les auteurs de cet album nous invite à lire une histoire et à juger les personnages d’une manière bien inhabituelle. C’est à mon avis la grande qualité de cette BD.

Mais pour tout vous avouer, j’ai mis un peu de temps à pénétrer dans cet univers. Même si le graphisme ne m’a jamais empêché de lire une bande dessinée, j’avoue qu’il m’a fallu bien une dizaine de planche pour m’adapter. Cette multiplication des couleurs et ce graphisme baroque me faisait un peu peur. Et pourtant, peu à peu, la magie de la fable opère et nous voilà entrainé dans cet univers de petites lâchetés, d’égoïsmes et d’attrape-nigauds où la moralité semble bien éloignée des préoccupations des auteurs et des personnages. Sous l’apparence d’une fable coquine et humoristique, ce récit dresse un portrait pas toujours très glorieux de la société. La politique, la fidélité, l’amitié, la parole donnée, tout ça est passé à la moulinette… mais avec un humour second degré. Une vision très « africaine » je dirais. Il n’y a rien de bien sérieux dans cette histoire, pas même le tragique. En fait, La revanche de Bakamé, c’est un peu Aya de Yopougon mais en version bien plus trash. Ici, les personnages, mélange d’animaux et d’êtres humains, laissent parler leurs instincts les plus primaires, en particulier sexuels, ce qui les conduit dans des situations parfois cocasses et même souvent cruelles.

Après, vous dire que c’est un incontournable… Je n’irais pas jusqu’à franchir le pas. D’habitude dans les fables le lecteur s’identifie un peu aux personnages et ici, c’est extrêmement difficile… à moins de particulièrement se détester car, dans l’ensemble, ils sont tout de même très antipathiques.

A part ce bémol, La Revanche de Bakamé est une œuvre intéressante, surprenante sur le fond et la forme. Il manque un petit quelque chose pour faire rentrer l’album dans la catégorie des incontournables. Il reste cependant une bonne lecture, sous réserve qu’on arrive à passer l’obstacle des premières planches.

Cette chronique a été réalisée pour l’opération Masse Critique. Merci à Babélio et aux éditions La Boîte à Bulles pour la découverte de ces auteurs africains du Nord (de l’Europe) !

A lire : l’interview des auteurs sur sceneario.com
A lire : les autres critiques sur Babelio
A découvrir : la fiche album sur le site des éditions La Boîte à Bulles

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